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14 février 2009 6 14 /02 /février /2009 11:06

L’esprit de la matière

 

Robert Morris, s.t 1968-72, feutre, bois, 262x700x176  (credac 09)

Paul : Dis donc, là c’est un coup de cœur !

Mick : De quoi tu me parles ?

- Un coup de cœur pour une exposition même si je suis sûr qu’elle ne fera pas date dans l’histoire de l’art.

- Ah oui, toi ça t’arrive d’aimer des trucs moyens..?

- J’aime pas ta question. Derrière « moyen » j’entends « médiocre » avec un rien de mépris. Ce que je veux dire c’est que dans l’ambiance actuelle portée sur les performances quantitatives, les réformes tapageuses et la dénonciation réactionnaire de l’archaïsme j’ai vu une expo d’art contemporain qui n’est pas « à la mode » Et ça fait du bien.

- En quoi elle n’est pas à la mode ?

- Parce qu’elle se fout de la nouveauté et des tendances de l’instant : elle s’intéresse au contraire au long temps, à l’origine primitive des choses, au cosmos…

- Oh oh, tu m’intéresses !

- Ça s’appelle Le Travail de rivière au Crédac - Centre d’art contemporain d’Ivry
- En plus, c’est la banlieue !

- Te fais pas plus bo-beauf que nature ! Tu ne crois pas que justement c’est en banlieue et en régions que la création artistique bouillonne, invente, se risque...
- Des exemples ?
- Pour une fois prends donc le RER E, descends à Chelles-Gournay et découvre le Centre d’art « Les églises » tu verras dans un lieu entièrement restauré et repensé par Martin Szekely et Marc Barani deux dispositifs vidéos de Raphaël Grisey, autour d’une coopérative agricole fondée au Mali en 1976 par des émigrés africains résidant en France. Tu t’en prends plein la tête et le cœur ! - Bon d’accord, mais revenons à Ivry.

- La commissaire de l’exposition : Claire Le Restif a choisi aussi bien des œuvres anciennes (1920, 1967...) que récentes pour exhiber l’ancrage de la création artistique les matières les plus matérielles. Je veux dire minérales surtout mais aussi végétales et animales  : la terre, la pierre, l’argile, le marbre, le sable, le corail, l’ambre, le minerai, le bois, le feutre, l’œuf d’autruche, l’ammonite…

- Oui, je commence à imaginer une sorte de retour aux forces vitales primitives.

- Tu comprends, ce sont des matières fondamentales, élémentaires : « la substantifique moelle » de la matière, des substances les plus brutes aux plus précieuses.

- Et si en plus, ce sont des oeuvres sans âge, de Man Ray à Tatiana Trouvé, c’est bien notre rapport au temps qui est en jeu.

- On retrouve des artistes et des œuvres qu’on avait aimés d’Absalon, Silvia Bächli, Vincent Beaurin, Katinka Bock, Stéphane Calais, Rodney Graham, Mona Hatoum, Didier Marcel, Robert Morris, Gabriel Orozco, Gina Pane, Laurent Pariente, Claudio Parmiggiani, Jean-Luc Vilmouth et Raphaël Zarka

- On peut y voir le mythe de l’éternel retour. Mais c’est complètement païen ton truc, païen et matérialiste.

- Tu vois, j’ai pas envie de me battre, là. Quand tu es entraîné à un niveau aussi vital que notre rapport à l’univers et au temps c’est à une mystique de la matière que j’ai envie de me référer. Comme le père M-D. Chenu, op avait écrit une « Théologie de la matière » nous rappelant que c’est la rédemption du cosmos tout entier qui s’opère en Jésus-Christ.

 

Le Travail de rivière jusqu’au 29 mars au Crédac Centre d’art contemporain d’Ivry : 93, av. Georges-Gosnat 94200 Ivry-sur-Seine. M° Mairie d’Ivry

T. 01 49 60 25 06  contact@credac.fr  http://www.credac.fr/

Raphael Grisey, Coopérative jusqu’au 15 mars 2009 à Chelles. Centre d’art « Les églises » Attention seulement Vendredi-Dimanche. 14h-18h. RER Ligne E Chelles

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5 janvier 2009 1 05 /01 /janvier /2009 10:03


So British !

 

Paul : Dis donc en ce moment, vous faites très British, sur votre blog…

Mick : Why ?

- Rothko à Londres et Glen Baxter à Paris ; raconte !

- Ah Glen Baxter chez Martine et Thibault de la Châtre ! Un vrai plaisir d’en parler. C’est d’abord une belle fidélité entre galeristes et artiste : elle dure depuis une quinzaine d’années.

- M’enfin, des petits dessins au crayon de couleur et à l’encre de chine avec une phrase en dessous, franchement ça va pas très loin.

- Ah oui, tu trouves ?

- C’est très appliqué, très contraint même. Ça manque de liberté, écoute, c’est même pauvre et maladroit. Les personnages sont figés. Ces histoires de cow-boy et de boy-scouts impassibles dans des situations extravagantes, franchement, ça ne m’intéresse pas.

- Chaque dessin légendé ne raconte rien, c’est sûr. Oui, les sujets désuets sont sans intérêt. Mais ça t’est jamais arrivé de sourire après trois secondes d’arrêt ?

- Si, une fois sur dix. C’est peu. J’ai bien aimé les collégiens anglais qui « transforment les repas de cantine scolaire en authentique nourriture. »

- La pseudo naïveté du dessin, sans ombre portée, renvoie tout de même à toute une période de l’illustration, entre Jacobs et Hergé ; quant aux textes absurdes, ils dénotent d’autres références.

- Lesquelles ?

- Le rapport énigmatique, voire carrément incompréhensible avec l’image me met en compagnie d’un aréopage où se rencontreraient Jacques Tati, Lewis Caroll, Alfred Jarry, les Monty Pithon, Samuel Becket, Picabia, etc. Glen Baxter, lui, se réfère volontiers à Raymond Roussel.

- « La muse » de Marcel Duchamp ?

- Oui. Incompréhensible, je te l’accorde, mais on est davantage dans le burlesque. Et puis, confrontés à l’Art Moderne, ses héros stigmatisent bien des travers du « monde de l’art » en même temps que le dessin joue, lui, le jeu critique de l’image.

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

- Quand un éminent critique aux allures de cow-boy énonce : « Manifestement, cela à toutes les apparences d’un authentique Baxter bien que dessiné d’une main beaucoup plus experte » Baxter joue sur plusieurs tableaux, si j’ose dire. Il souligne les maladresses de son dessin – sa main soi-disant peu experte ; le dessin dans le dessin donne un instant à penser qu’il s’agit d’un miroir, mais ce n’est pas un reflet qu’il donne à voir : il s’agit d’une rigoureuse copie de ce que nous voyons, nous ; ce qui laisse à penser soit que « la réalité » de la découverte coïncide avec l’œuvre, soit que l’œuvre a miraculeusement anticipé le présent ; mais une telle identité entre la réalité et sa représentation prouverait alors une main très « experte » ; en vérité, le tout est un « authentique Baxter »..!

- Mais pourquoi ce tableau en pleine nature ?

- Incongru, isn’t it ?! C’est cette résistance, ce débordement de toute explication qui m’enchante. L’art n’est jamais au premier degré.

- Bof… Et puis je ne vois guère de dimension spirituelle là-dedans.

- J’aime ceux qui savent nous faire sourire en exhibant doctement l’absurde, ce non sens que, moi, je supporte comme une tragédie. Sans le savoir Glen Baxter est capable de redonner espoir et foi parce qu’il réveille en nous le petit adolescent qui découvrait pour la première fois des horreurs inavouées de la société dans laquelle il fallait entrer…

- Et auxquelles on finit par s’habituer, non ?

- Ben justement.

- Et Rothko, à Londres ?

- Tu verras. T’as qu’à t’inscrire à la Newsletter, tu seras prévenu de tous les articles.

 

Glen Baxter est né en 1944 à Leeds, dans une famille « modeste » comme on dit. A partir de 1970, il détourne l’imagerie des livres pour adolescents des années 30-40… qu’il accompagne de commentaires délirants.

 

Galerie Martine et Thibault de la Châtre

4 rue de Saintonge 75003 Paris  Tél/Fax : + 33 (0)1 42 71 89 50

Jusqu’au 17 janvier, du mardi au samedi. http://www.lachatregalerie.com

 

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21 décembre 2008 7 21 /12 /décembre /2008 06:21

Lascaux 21
  
Der Lauf der Dinge (Le cours des choses) Fischli & Weiss, 1987 30'

"Dans la nuit, des images", jusqu’au 31.12, de 17h à 1h, Grand Palais GRATUIT

 

Paul : A-ba-sour-di ! C’est un maelström !

Mick : Festif.

- Spectaculaire

- …sans être tape à l’œil.

- Ça casse un peu les oreilles quand même.

- Ça crie et ça gronde ! Mais si tu trouves le bon endroit chaque pièce a sa sono optimum.

- En tout cas, là, tu te rappelles que l’anagramme de IMAGE c’est MAGIE.

- Qu’est-ce que t’as repéré au milieu de cette jungle ?

- Après la façade habillée d’une projection de mots par Charles Sandison (Manifesto) difficile de pas se laisser fasciner par le totem dressé devant l’entrée : des corps fantomatiques comme un nuage. Karma/cell de Kurt Hentschlager : superbe !

- Mais si tu devais ne retenir qu’une œuvre .

- C’est pas original, mais retour au maître : Trois femmes de Bill Viola. Tout se tait autour.  -- Cette traversée d’un rideau, une légère chute d’eau, vers nous…

- Puis elles repartent comme à regret….

- …de ne pas traverser cet ultime rideau qu’est l’écran pour entrer dans notre propre monde réel.

- C’est filmé frontalement au ralenti. D’un classicisme décoiffant au milieu des exubérances environnantes.

- Oui, c’est bouleversant de pureté, de simplicité entre le retrait et l’apparaître. Du très grand art !

- Mais si on ne connaît rien à la création audiovisuelle ça vaut la peine de commencer par flâner au gré de son humeur : les œuvres sont peu narratives, et on saisit l’extrême variété des propositions, (du documentaire à l’installation interactive, du jeu vidéo au cinéma expérimental) et des formats (du petit écran plasma des cartels jusqu’aux projections sur écran gigantesque suspendu dans la nef).

- La plate-forme centrale dressée au centre de la nef permet de bien profiter de quelques grands formats et surtout de regarder deux des œuvres les plus poétiques qui sont projetés… au sol.

- On n’a pas parlé de l’historique « Broadway by light » de William Klein (1956)

- On aurait dû dire un mot de Der Lauf der Dinge de Fischli & Weiss, pour ceux qui ne le connaissent pas encore. Drôlerie de l’absurde mécanique qui fait réfléchir comme le théâtre de Samuel Beckett.

- Moi j’ai aimé la vidéo de Laurent Grasso : Eclipse.

- C’est lui qui vient de remporter le prix Marcel Duchamp.

- Ça représente une étrange éclipse dont on cherche à comprendre comment il l’a reproduite, imitée, bricolée.

- Il y a aussi Les vagues interactives du français Thierry Kuntzel

- Et Under construction du chinois Zhenchen Li, projeté sur un très grand écran posé au sol. - - Très beau : un regard cru sur la destruction de quartiers entiers de Shangaï sans ménagement pour les habitants.

- Stop ! Faut y retourner. C’est l’art pariétal du XXI°s. Le Grand Palais est devenu Lascaux 21 où la torche de ton regard sélectionne l’auroch, le mammouth ou la main négative qui t’environnent. Un vrai témoignage sur la culture de notre nouveau siècle.

- On y va ensemble ?

 

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16 décembre 2008 2 16 /12 /décembre /2008 06:17

Jean Rustin

Paul : Tu as vu « Jean Rustin: Une vie de peinture » ?

Mick : Ouais. (silence)

- Moi aussi, ça m’a fait de l’effet.

- Remarque, j’étais prévenu. J’avais découvert son travail en 99 à Châteauroux dans une expo intitulée « Anticiper le printemps ». Juste des dessins.

- Comme ceux qu’on voit en bas, accompagnés de la vidéo ?

- Oui. (silence)

- Mais pourquoi on aime son travail ?

- Parle pour toi. Je n’ai aucune admiration pour cette complaisance dans le morbide et le sordide.

- Mais tu n’as regardé que les figures !

- Ben, tous ces êtres pitoyables, prostrés dans leur solitude, vautrés dans la désolation de leur décrépitude physique et morale… ça m’a un peu perturbé, oui.

- Mais, c’est peint et pas n’importe comment.

- Des couleurs sans noms avec des roses sales et du blanc. Le blanc des camisoles, ou des langes, de ces couches pour vieillards qu’on aimerait ignorer. Et puis des sexes exhibés, des regards vides ou déments…

- Il y a aussi des portraits en veste bleu qui croisent désespérément ton regard. Malgré la veste, ils apparaissent dépouillés, déshabillés, autant que les nus. Je pensais au portrait du jeune ouvrier de Rouault.

- Tu vois, ces personnages sans âge, comme des vieux enfants ou des gamins-vieillards, ils sont peints avec douceur. Les corps sont stylisés, simplifiés, presque des caricatures qui tiennent à distance la tentation réaliste.

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

- La manière entre en tension avec le sujet; jusqu’à y entrevoir quelque chose de l’être, grâce à la dissolution de "l’existant".

- C'est vrai que Rustin a commencé par l’abstraction. Et là, les figures sont en quelque sorte « abstraites » de leur condition.

- Elles sont peintes sans hargne, sans mépris. Pas de description misérabiliste vaguement sociologique. C’est l’être humain que peint Rustin, pas le drame des aliénés. Ces figures qui suscitent répulsion et tendresse, finalement, je m’en sens proche. Je les trouve presque « aimables ».

- Tu les accrocherais dans ton salon ?

- D’abord, j’ai pas de salon, ensuite c’est plutôt au seuil d’un oratoire que j’aimerais les contempler. Parce que la Résurrection passe par la Croix. Parce que se sentir frère de cette misère substitue un peu d’amour au mépris. La peinture de Rustin me donne la possibilité d’éprouver un instant quelque chose du regard de Jésus sur la femme adultère ou les lépreux ou la pécheresse. Ça aide peut-être à regarder le monde sans mépris, si ça ne donne pas encore de le traiter avec amour.

- Mais ceux que tu regardes, c'est toi !
 

Jean Rustin est né en 1928, il expose à partir de 1959. En 1971, une grande exposition au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, provoque une profonde remise en cause. Il abandonne l’art abstrait. La Fondation Rustin s’est installée à Paris en 2007 (38, boulevard Raspail, 75007 Paris).

 

  Autoportrait sur une chaise, 1998 acrylique sur toile, 130x195cm

Jean Rustin: Une vie de peinture Galerie Polad-Hardouin, 86 rue Quincampoix 75003 Jusqu’au 17/01/2009.(la galerie sera fermée du 21 12 au 5 01).

http://www.polad-hardouin.com

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18 novembre 2008 2 18 /11 /novembre /2008 10:43

Quand la poésie transfigure

- Paul : T’as vu, ça y est, le collège des Bernardins se décide à proposer une exposition dans la nef !
- Mick : Oui, il était temps. Pas seulement dans la nef, dans la sacristie aussi.
- La sacristie ? Y a des chasubles et des ostensoirs ?
- Non, non, c’est aussi une installation de Claudio Parmiggiani.
- Ah bon, la sacristie ç’est là où il y a une centaine de cloches au rebut ?
- C’est ça ; des cloches fêlées, couchées, empilées au sol et qui exhibent leur inanité, leur inutilité. Emblématique.
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- C’est fini. Leur musique d’âme ne résonnera plus au ciel des villes. Si elles sont entassées là c’est que des clochers se vident, des églises ferment un peu partout. Et puis, pas de projecteurs, ce n’est pas spectaculaire, c’est seulement un aspect de la réalité à la lumière blafarde d’un hiver parisien.
- Brrr ! J’ai froid tout à coup. Parlons de la nef.
- Sur huit longues travées ménageant un passage de chaque côté, mais intégrant les colonnes, de hauts panneaux de verre épais quadrillent approximativement l’espace avant que de violents coups en aient brisé un grand nombre. Des morceaux de verre jonchent le sol, très peu côté rue, davantage le long d’une sorte de bibliothèque dont il ne resterait que l’empreinte.
- Ah oui ? Moi j’avais l’impression qu’on nous resservait « Le labyrinthe de verre brisé » qu’on a déjà vu à côté d’une delocazione déjà vue aussi plusieurs fois !
- Oui et non. Les installations fonctionnent comme des partitions qui peuvent être interprétées selon le lieu d’exposition. Là, par exemple, les panneaux de verre sont beaucoup plus hauts et plus épais qu’au Fresnoy en 2001 et l’évocation d’un labyrinthe ne s’impose pas.
- Du coup, les éclats de verre et les impacts sont moins nombreux, mais ils  manifestent plus de violence et un plus grand contrôle.
- T’as remarqué, devant toi, au centre de la façade, y a un espace large et profond comme un portail. Mais évidemment tu peux pas entrer.
- Oui. De même tu ne peux pas approcher le fantôme de bibliothèque qui tapisse tout le côté droit.
- On te tient à distance. C’est contradictoire avec une installation.
- Mais, frustré, t’es obligé  d’imaginer, d’inventer l’habitation de l’installation.
- Qu’est-ce que ça a de spirituel ? C’est sinistre !
- Attends ! La « mise au carré » par les cloisons de verre gît, ruinée, auprès de l’empreinte d’une bibliothèque évanouie. On dirait la trace d’un incendie. Pire, les suites d’un autodafé. L’Inquisition et le nazisme ont brûlé des bibliothèques entières. Les traces m’apparaissent analogues aux ombres figées sur les murs d’Hiroshima irradiés.
- Mais c’est l ‘enfer ton truc !!
- Non. C’est après, après le cataclysme. Il y a un « après ». L’art de Claudio Parmiggiani fait aux espaces ce que la poésie fait aux mots : il révèle une profondeur obscure, ténèbres de l’Histoire et du sens ; mais l’homme en quête, l’homme qui espère doit s’y risquer.
- O.K. Quelque chose s’est passé, un événement violent dont les traces demeurent. L’explosion des « mises au carré » et des alignements, des systèmes de doctrines, des dogmes et des idéologies…
- Quand les raisonnements excluent la poésie… Tu te rappelles, Brassens chantait : « La bande au professeur Nimbus est arrivée qui s’est mise à frapper les cieux d’alignement… »
- Moi, je pense plutôt à la parabole de Paul Claudel : Anima ne chante plus quand Animus prend le pouvoir. Les savants ignorent souvent une chose : qu’ils bâillonnent l’âme.
- L’art de Claudio Parmiggiani accueilli au collège des Bernardins témoigne au moins que la poésie peut transfigurer nos raisonnements. Pour réconcilier Animus et Anima. Au service de la vérité.

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7 octobre 2008 2 07 /10 /octobre /2008 18:54


Paul : Et alors, cette Nuit Blanche d’église en église ?
Mick : Oh, on n’en a vu que six : Saint Germain-des-Prés, Saint Germain-l’Auxerrois, Saint Eustache, Saint Merri, Saint Paul-Saint Louis et Saint-Roch.
- Eh ben raconte !
- On ne savait même pas qu’il fallait réserver des places pour le concert de Patti Smith… Donc, on l'a raté, un peu déçus. Ce système de réservation, pour une soirée comme celle-là, ça fait vraiment perdre à l’Eglise son image d’ouverture à tous et d’accueil pour tous.
- Remarque, moi j’étais à St Merri. Là, c’était tellement ouvert à tous qu’il n’y avait pas de différence entre une église et un hall de gare. Un bazar !
- J’y ai vu la danse d’une fille suspendue à un drap blanc, elle avait la grâce d’un ange.
- Oui, c’était magnifique ; mais on est dans le registre des arts de rue ou du cirque, tout le reste, un fatras de propositions déjà vues : franchement la montagne de chaises faisait vaguement penser à Kawamata… en moins intéressant.
- T’as vu les deux chaises collées à la voûte ? Je crois qu’il y avait le désir de transformer l’ensemble comme en une gigantesque œuvre en évolution..?
- Peut-être mais alors, ça n’est pas à la portée du premier venu. Et le reste ?

- Le pire et le meilleur. Le meilleur…
- Oh non, commence par le pire !

- Soyons brefs. L’irruption d’un monolithe de lumière dans les fumées colorées au-dessus d’un autel alors que résonnent des musiques à prétention astrale… On sombre dans le New-age tendance raëlienne. Je croyais qu’on invitait des artistes à exposer…

- Ouais, j’ai vu des couples allongés dans la nef qui avaient l’air de « prendre leur pied. » Ça faisait très concert planant des 70’s.

- Passons. J’ai trouvé assez pauvre l’installation numérique de Jeremy Blake à Saint Paul-Saint Louis, et en plus on ne pouvait pas accéder au chef d’œuvre que recèle cette église, la Pietà de Germain Pilon.

- Dommage !

- Très simple, magnifiquement présentées, avec sobriété dans l’obscurité de Saint Germain-l’Auxerrois, les petites lumières bleues de « Lueurs » m’ont touché.
- J’ai vu aussi. Disposé en forme de table, dans la nef, comme pour un Jeudi Saint, ce flux de vie et de mort conduisait le regard jusqu’à l’autel et à la croix.
- Eclairés d’une lumière cuivrée, ils constituaient une complémentaire colorée riche de sens pour qui voulait.
- Un petit moment de méditation paisible. Oui, l’insertion bien réussie d’une œuvre simple dans une église.

- Mais la palme, encore une fois revient à Saint-Eustache. Chaque année, l’équipe propose un moment de choix. Cette année, un chef d’œuvre ! Inoubliable.

- Oh la la, je sens que j’ai raté quelque chose !

- « Letter on the blind for the use of those who see » un film de Javier Tellez projeté en noir et blanc – d’une précision, d’une qualité nécessaires mais rares – sur grand écran dans le transept. L’ensemble sur-titré en français, traduit, sur place, en langue des signes et accompagné d’un texte en gros caractères et braille.

- Mais le film ? Qu’est-ce qu’on voit ?

- Tu te souviens « Elephant », le film de Gus van Sant ? Le titre n’est qu’une référence formelle à un court métrage d’Alan Clarke qui, lui, se réfère à un conte indien où un aveugle découvre un éléphant en le palpant : comme il n’en perçoit qu’une partie, il doit reconstituer mentalement l’animal entier.

- Ce qui fait image de nos sensations toujours partielles, de notre perception limitée. Et de ta vision partielle de la Nuit blanche..!

- C’est ça et c’est ce que montre le film de Javier Tellez. Six aveugles viennent palper un éléphant. Chacun à sa manière. On entend leurs réactions. La caméra suit leurs gestes et respire à leur rythme, en plans rapprochés. Puis elle se pose, toujours de la même manière, sur la peau rugueuse de l’animal quand les aveugles parlent de leur cécité en quelques phrases. Elle cadre aussi en très gros plans, chaque regard aveugle et perçant sous notre propre regard.

- Mais il est aussi question de communication, non ?

- De connaissance, aussi ; de transmission, de témoignage. Je peux palper le braille, regarder la langue des signes, entendre les mots anglais des aveugles, avec ma propre culture, collective et personnelle, un nouveau sens se constitue. Une œuvre unique, comme une foi unique. Qui ouvre la méditation, stimule la pensée.
- Le père Luc Forestier, curé de Saint-Eustache écrit : « Parce que les portes du changement s’ouvrent toujours de l’intérieur, la recherche artistique a de fortes corrélations avec l’aventure spirituelle…/… l’authentique est toujours gratuit. Rien de démonstratif ou de sécurisant, car l’intériorité humaine est vulnérable et partagé. » Les artistes doivent aimer être accueillis à Saint-Eustache.
- D’aussi fécondes rencontres entre la création artistique et l’Eglise se font si rares… Dommage que ce ne soit que pour une nuit.
- Pourvu qu’il soit possible de revoir au moins la vidéo !

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12 septembre 2008 5 12 /09 /septembre /2008 10:09

Trésors

Paul : Alors, ces vacances ?!.. T’as vu des trucs intéressants ?

Mick : Oui, mais il y a urgence à parler de la rentrée. Depuis le 6 septembre Patrick Faigenbaum est à la galerie Nathalie Obadia, 3 rue du cloître Saint-Merri dans le 4ème. Et c’est jusqu’au 18 octobre.

- Ben ‘lors, on a le temps !

- Tu sais très bien que tout va se précipiter dans quelques semaines et ça va passer à l’as. Et cette expo, il faut surtout ne pas la rater.

- Dis donc, tu démarres sur les chapeaux de roues. C’est si bien que ça ?

- Sublime !

- Il va falloir que tu t’expliques. Si je ne me trompe, c’est de la photo, Faigenbaum. Il a pas fait des grandes familles italiennes à la manière des portraits de rois..?

- Si, si. Mais là l’expo s’intitule Santulussurgiu 1995-2008, du nom d’un village de Sardaigne. On y voit des choses et des gens tout simples, photographiés sans excès. On a envie de dire : « tout simplement ».

- Sauf que tu vas me montrer que c’est pas si simple que ça…

- Ou plutôt que c’est cette simplicité qui en devient énigmatique.

- ???

- Ecoute, à peine entré, j’ai été saisi, charmé. On ne comprend pas immédiatement ni l’intérêt, ni ce qui se passe. « Le motif » est souvent obscur. Il n’y a pourtant qu’une vingtaine de photos, toutes encadrées sans verre, de taille moyenne. Mais chacune a son format. Chacune, son trésor.

- Comme des tableaux.

- Les photos sont en couleurs, quelques unes en noir et blanc. Il y a des portraits, des natures mortes, un paysage, des personnes dans leur environnement, des petits événements : un cheval est passé, une chèvre allaite ses petits, un enfant boit à la fontaine, des gens se penchent à la fenêtre… Le tout en teintes modérées. Les noirs sont des gris anthracite, les blancs des beiges clairs, les rouges tendent vers le roux ou le grenat ; il y a des sépias, des bruns acajou, des bleus ardoise ; aucune lumières excessives : douceur automnale au village, mais sans trop de nostalgie. Ses images sont presque sans pathos. Pas de couleur violente ni de distorsions bizarres.

- Pas d’expressionnisme. Ouf !

- C’est ça. Faigenbaum ne nous déverse pas ses émotions, les soubresauts de sa biographie ni ses tourments métaphysiques.

- Je comprends,  il laisse advenir.

- Mieux, il fait advenir… la présence du moment. Et puis tu remarqueras qu’elles sont choisies sur plus de dix années, comme si elles avaient « pris leur temps ». Il préfère les poses aux instantanés et quand il s’agit d’un événement, d’un geste, il est si banal qu’on le pense fréquent. Les personnages photographiés par Patrick Faigenbaum, une femme, un enfant, une grand-mère, un berger… semblent souvent absorbés. Leur intériorité affleure. On pense à Manet ou au Gilles de Watteau perdu dans ses pensées. Un peu absent du monde.  Mais si tu ajoutes les compositions de fruits, figues, pêches, raisins, c’est à Chardin qu’on pense, à ses dernières natures mortes après « L’enfant au toton » ou « L’apprenti dessinateur ».

- Ça y est, nous voilà dans la peinture ! Mais ce qui fait la peinture comme art c’est la peinture comme matière.

- Pas seulement, c’est aussi toute son histoire. De toute façon, là, la matière du papier joue aussi un rôle considérable : elle donne texture aux couleurs et te touche assez intimement, en même temps qu’elle t’éloigne de la fascination nostalgique pour le sujet.

- Bon, j’y cours.

- Ah oui j’oubliais : c’est beau. Pas joli : vraiment beau. Je veux dire que ça ravive du vrai en soi qu’on risque toujours de laisser dépérir.


Photo:
Pêches, prunes et citron. Santulussurgiu, 2005 (1). c-print 81 x 68 cm
Edition 2/3   Courtesy Galerie Nathalie Obadia, Paris
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20 juin 2008 5 20 /06 /juin /2008 07:17

Un échange au nom de l’Evangile


Paul : En fait le mur que tu disais noir, il est bleu, bleu nuit.

Mick : Oui, c’est la seule couleur de cimaise, utilisée pour une salle intitulée « Malgré la nuit » On est bien au sommet. Superbe !

- A t’entendre on croirait que cette exposition a été réalisée par des chrétiens !

- Non, mais lorsqu’il a institué le conseil pontifical de la culture, Jean-Paul II a déclaré qu’il voulait « aider l’Eglise à vivre l’échange salvifique où l’inculturation de l’Evangile va de pair avec l’évangélisation des cultures. » (Discours du 14 mars 1997) Dans cette exposition il est nécessaire de vivre un échange, et c’est cet échange qui est salvifique. Echanger c’est recevoir et donner. Pour échanger il nous faut entrer dans le langage de notre époque, en particulier dans la création artistique, déconcertante, déroutante : l’inculturation de l’Evangile est nécessaire au dialogue salvifique. S’il n’y a pas d’échange, il n’y a pas de dialogue, et il n’y a pas de salut. Alors pour donner le trésor du Mystère chrétien à la culture contemporaine, il y a à recevoir les trésors de cette culture, à commencer par son âme : l’art.

- Moi, je me réjouis d’abord que la méticuleuse laïcité française, parfois tentée par un intégrisme laïciste, se laisse ici questionner par les traces du sacré. Ça faisait longtemps. Mais la figure tutélaire de cette exposition c’est Nietzsche, pas le Christ !

- Et alors ?! la mort d’un dieu qui tirerait les ficelles de l’histoire comme un grand marionnettiste ne me paraît pas une mauvaise chose. Demandons-nous ce que nous recevons de la création artistique occidentale moderne et contemporaine ? Acceptons de nous laisser dérouter, toucher, déconcerter, brusquer, interroger, égratigner...

- Alors, il n’y a plus d’art chrétien ?

- Croire que le sacré nous appartient nous empêche de discerner l’action de l’Esprit du Christ répandu sur la multitude.

- N’empêche, ton expo…

- Ce n’est pas la mienne !

- Elle submerge. On étouffe, on manque de respiration, de pauses. Difficile de reprendre souffle, bref l’Esprit fait défaut. En plus, il y a trop d’œuvres mineures. Pire, elle met à égalité en les juxtaposant des chefs d’œuvre et de simples documents. C’est de l’ethnographie, pas de l’art !

- Il y a tout de même la petite « chapelle » pour l’oiseau de Brancusi. Magnifique !

- Mais le reste est lourd. Ce ne sont plus des « traces » mais des ornières, des fondrières du sacré. Vivement que le collège des Bernardins nous permette de savourer le souffle de l’Esprit Saint dans l’art vivant.

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31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 10:39

Traces du Sacré, centre et sommet

Picasso, Guernica (n'est pas dans l'exposition) détail


Paul : Fais-moi visiter ton expo.
Mick : D’abord, ses limites sont imprécises : commence-t-elle dans le hall d’entrée avec le moulin à prière démesuré de Huang Yong Ping ou dans les couloirs du sixième étage avec les pièces sonores de Valère Novarina ou de Christian Boltanski ? Est-ce la peinture murale de Mounir Fatmi qui marque l’entrée ou bien faut-il ne prendre en compte que l’antichambre de la première salle ?
- Ça commence bien !
- … et ça ne finit pas. Cette imprécision me réjouit et m’invite à chercher aussi des traces du sacré hors les murs des musées.
- Tu veux parler du pot doré de Raynaud, haut perché comme une idole ?
- Non, mais de ces œuvres d’art que tentent d’être les vies de nos frères humains.
- Waouh ! Tu parles comme un curé !
- Si tu réfléchis un peu, tu t’aperçois que la sortie et l’entrée du labyrinthe font se côtoyer – on ne peut s’en rendre compte qu’en sortant – deux spirales de néon roses inversées. La première, signée Bruce Nauman, date de 1967 ; elle contient son titre en néon bleuté : The true artist helps the world by revealing mystic truths. La dernière, signée Jonathan Monk, date de 2000 ; vide, elle s’intitule : Sentence removed (Emphasis remains)[1] Cette symétrie suppose un axe. Ajoutée à la forme « labyrinthe » une telle constatation fera chercher un centre, peut-être un sommet où tout bascule. Plusieurs réponses se complètent.
- Alors, ton centre ?
- Les cimaises uniformément gris clair deviennent parfois noires. Quant il ne s’agit pas seulement de faciliter une projection cette particularité attire l’attention sur deux espaces. Le premier, le seul semi-circulaire, occupe le centre topographique. Cette salle n°11 intitulée « Apocalypse I » correspond au milieu du parcours et, chronologiquement, à la première guerre mondiale. Entre deux triptyques, au centre, une statue de Wilhelm Lehmbruck, Der Gestürzte (1915) Un homme nu est tombé à « quatre pattes » : le sommet de sa tête, ses genoux et ses coudes touchent le sol. Au bout de sa main, un moignon d’épée brisée. Vingt ans plus tard, Picasso y fera s'épanouir une petite fleur au fondement, au centre de Guernica (1937). Si le « regardeur fait l’œuvre » ou du moins y contribue, mon regard de croyant chrétien ne peut s’empêcher de le voir en prière.
- Alors là tu te plantes et en même temps tu vas être récompensé. Jean de Loisy lui-même dit que le centre de l’expo c’est le Faust de Murnau et Him de Maurizio Cattelan. Et là tu as bien quelqu’un en prière !.. Bravo. Même Hitler priait comme un bon petit garçon. C'est utile, la prière.
- Ecoute, il y a le projet des commissaires et il y a l’exposition réalisée. A l’instar d’une œuvre elle leur échappe. Quant au centre de Jean de Loisy, il s’intitule "Apocalypse II" et je veux bien que l’Apocalypse se dédouble… Quant à l'utilité de la prière, on y reviendra. Mais je continue mon exploration de la salle noire centrale. A gauche trois tableaux carrés, celui du centre un peu plus grand, constituent un triptyque intitulé : « Trois chevaux, Apocalypse noire n°2 » (Bruno Perrament, 2006). Je n’identifie aucune figure parmi les traces blanches, évanescentes, qui éclairent à peine les ténèbres mais qui semblent désigner l’invisible. La référence biblique du titre confirme cette intuition. A droite, un triptyque souligné d’une quasi prédelle fait immanquablement penser au dispositif d’un retable : « Der Krieg » (1929) de Otto Dix. Chacun des tableaux m’évoque une étape de Chemin de Croix avec une sorte de Crucifixion au centre.
- Dans l’audioguide, la voix d’Angela Lampe assure qu’il n’y a là « aucun espoir de résurrection ».
- Il me semble au contraire que quelques indices peuvent induire une approche chrétienne de ces œuvres. La forme triptyque, l’allusion au retable et cet homme désarmé, à terre et humilié certes, mais aussi retourné (sturz) m’indiquent au moins la possibilité d’espérer un nouvel élan (sich stürzen), une résurrection. Apocalypse ne signifie désastre ou catastrophe qu’à ceux qui oublient son sens premier et biblique de révélation.
- Et alors, ce que t’appelles "le sommet" ?
- Une seconde salle noire concentre plusieurs œuvres elles-mêmes très noires. Elle s’intitule « Malgré la nuit », allusion directe au poème de Saint Jean de la Croix[2] et à la pièce que lui dédie Bill Viola (Room for St John of the Cross, 1983).
- Catherine Francblin rappelle « que les saints eux-mêmes sont souvent malmenés par les églises »[3] !
- Au contraire, on se réjouira que l’Eglise catholique reconnaisse la sainteté des mystiques, toujours gênants pour les institutions. Jusqu’à faire des Docteurs de toutes jeunes femmes comme Catherine de Sienne ou Thérèse de Lisieux ; de ceux qu’elle avait d’abord repoussés : Thomas d’Aquin avant Jean de la Croix.
- Incorrigible !
- Trois tableaux, Nada ! (1999) de Thierry de Cordier, Kreuz (1959) d’Arnulf Reiner, et le « noir et rouge sur noir sur rouge » de Mark Rothko (1964) entourent la « Tête » de verre et d’encre d’Emmanuel Saulnier (1992) Les verticales claires du rideau de perles de l’israélien Eli Petel (Might this thing be ?[4] 2007) répondent à celles des fumées de bâtonnets d’encens dans la vidéo de l’algérien Yazid Oulab projetée sur un écran courbe (Le souffle du récitant comme signe, 2001) Derrière cette cloison concave se situe une pièce à laquelle on peut accéder par deux portes : l’une noire, l’autre blanche. Lumière du jour soudaine ! Aveuglante. Les grandes baies vitrées immergent dans la réalité extérieure. On peut s’y asseoir et feuilleter le catalogue.
- Effectivement, on risque pas de le lire : 450 pages !
- On se retourne. Une œuvre de Jean-Michel Alberola recouvre tout le mur convexe : trois figures identifiées à leurs jambes, brouillées de taches noires sur fond argenté, portent l’inscription : « La sortie est à l’intérieur » (2008). Tragique, humour et mystique se côtoient. C’est la voie poétique de l’intériorité. L’art y apparaît comme l’échelle secrète permettant une véritable ascension spirituelle, une voie essentielle pour approcher le Mystère. [5] Nous sommes au sommet de l’exposition.
- Tu  vas me citer la lettre de Jean-Paul II aux artistes : « l'art est, par nature, une sorte d'appel au Mystère. Même lorsqu'il scrute les plus obscures profondeurs de l'âme ou les plus bouleversants aspects du mal, l'artiste se fait en quelque sorte la voix de l'attente universelle d'une rédemption. »
- Pas la peine, tu viens de le faire…

(à suivre)

 

TRACES DU SACRÉ
Centre Pompidou, Galerie 1, jusqu’au 11 août



[1]  D’abord « Le véritable artiste aide le monde en révélant des vérités mystiques, puis « Les mots se sont évanouis (l’emphase demeure) » Sur les cartels, tous les titres sont traduits : délicate attention. Les matériaux, hélas, ne sont jamais indiqués. Rien n’est parfait…

[2]  « Je sais la source qui jaillit et fuit malgré la nuit. Cette source éternelle est cachée, mais moi je sais où elle a sa demeure, malgré la nuit… » poésies complètes, traduction Bernard Sesé, Ibériques, José Corti, Paris, 1993, p.64.

[3] Francblin Catherine, Le sacré au travail, dans : Art Pres n° 345, mai 2008, p.48.

[4] L’expression se retrouve telle qu’elle au second Livre des Rois : «À supposer même que Yahvé fasse des fenêtres dans le ciel, cette parole se réaliserait-elle? » (2R.7,2.19)

[5] Cf. Loisy Jean de, Malgré la nuit, dans : Traces du sacré, catalogue de l’exposition, Centre Pompidou, Paris, 2008, p.308.

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27 mai 2008 2 27 /05 /mai /2008 07:15

Spirituelles "TRACES du SACRé" ?

"Ehi ehi sina sina" Huang Yong Ping, 2006


Paul : T’as vu ça ? Une expo qui s’intitule « Traces du sacré » où il n’est question que de la mort de Dieu ! Faut arrêter : y a rien de sacré là dedans ! Pire, c’est scandaleux de montrer des œuvres blasphématoires… Franchement, je m’attendais pas à ça !

Mick : Ah ouais ? Moi, je trouve que c’est une exposition intelligente, importante, avec des faiblesses, des choix un peu étonnants, mais une grande expo que les chrétiens se doivent de ne pas rater.
- M’enfin, il n’y a qu’une p’tite section qui s’appelle « L’art sacré » tout le reste n’a rien à voir avec la religion.
- Tu veux dire la religion catholique ?
- Ben… oui.
- Le sacré ne relève pas forcément des religions, a fortiori pas de la religion catholique. Au contraire, même. Soyons précis. En l’occurrence « l’art sacré » n’est sacré que par son contact plus ou moins étroit avec la liturgie des sacrements. Sans prétendre donner LA définition définitive d’une notion riche et ambiguë, le sacré c’est ce qui est séparé, réservé, interdit ; ce dont se distingue le profane (de pro-fanum = devant le temple). Dans la Bible, « sacré, ieros » n’apparaît que dans des noms propres ou pour désigner le Temple. Et dans le Temple, le plus sacré c’est le saint (agios), le saint des saints, la dernière pièce, le sanctuaire. Elle est séparée par un rideau et réservée au grand prêtre. Donc, sacrée.
- Et alors ?
- A la mort de Jésus, alors qu’il « livre l’esprit » le rideau de séparation entre le sacré et le profane, « le voile du sanctuaire se déchire en deux, de haut en bas » (Mt.27,50-51). Par sa mort et sa résurrection, il désacralise le temple de pierre pour lui substituer son corps ressuscité, c’est-à-dire nous, les vivants. Et son corps et sa vie, par l’eucharistie, il les donne en communion à ses disciples pour la multitude. Plus rien n’est sacré… sinon le cœur et l’âme de l’homme, ce ciel où Dieu réside.
- Mais c’est fondamental, le sentiment du sacré. Au contraire, par la messe, toute la création est sacrée aux yeux d’un chrétien !
- D’accord avec toi pour dire que tout peut conduire à Dieu, mais je n’adore pas la matière, j’adore « l’auteur de cette matière qui s’est fait matière pour moi, a pris domicile dans la matière et par la matière a accompli mon salut » comme le rappelle Fabrice Hadjadj en citant le Traité des images de Jean Damascène.
- Ah, t’as lu Art Press 2 ! T’as vu qu’ils l’ont appelé : « Le sacré, voilà l’ennemi ! »
- Ben, c’est cohérent avec leur conception d’un art subversif, qui bouscule les normes et combat toute idolâtrie. En ce sens, ma foi peut s’y retrouver mais, avec foi, c’est le « spirituel dans l’art » que je préfère chercher.
- Qu’est-ce que ça change ?
- Le spirituel renvoie, lui, à toutes les figures de l’Esprit Saint répandu sur la multitude : le souffle, l’air et l’espace, le feu et le vent, l’eau, la colombe, la légèreté, la liberté et l’amour, la sagesse… pourquoi pas les mots d’esprit. D’abord dans la relation que j’entretiens avec une œuvre, dans l’œuvre elle-même et puis dans l’artiste…
- Surtout s’il a le « feu sacré » !
- C’est un mot d’esprit ?
- Laisse tomber. Mais qu’est-ce que tu fais de ces pièces qui tournent ta foi en dérision ou qui veulent « en finir avec le jugement de Dieu » (Antonin Artaud) ?
- Je ne les aime pas. L’une ou l’autre me choque ou me blesse. Mais peu. « La messe pour un corps » de Journiac a mal vieilli et fait presque sourire. Le « Piss Christ » de Serrano dépasse à peine le niveau d’une publicité. Quant aux hurlements d’Artaud, je les respecte : il est de ceux qu’une morale étroite a poussé vers la folie.
- Mais on est en plein blasphème !
- Jésus lui-même a été condamné pour blasphème. « Alors le Grand Prêtre déchira ses tuniques et dit : «Qu'avons-nous encore besoin de témoins ? Vous avez entendu le blasphème; que vous en semble ?» Tous prononcèrent qu'il était passible de mort. Et quelques-uns se mirent à lui cracher au visage, à le gifler et à lui dire : «Fais le prophète!» Et les valets le bourrèrent de coups. » (Mc.14,63-65) Il est bafoué, j’ai envie de dire « encore et toujours » On le frappe, Juifs et Romains lui crachent dessus et le tournent en dérision (//Mc.15,19-20) Ce que Fra Angelico n’a pas manqué de donner en méditation à ses frères du couvent San Marco.
- On dirait que t'es content ?!
- Non. Mais d’une manière générale, ces quelques œuvres très datées ne sont pas gratuitement provocantes ; elles réagissent à la souffrance insondable liée aux deux guerres mondiales, à Auschwitz et à Hiroshima, en se retournant contre un dieu manipulateur dont l'Eglise a pu parfois donner l'image. Ce que montre bien la dimension historique de l’exposition. En revanche – si j’ose dire - les dernières salles me suggèrent que ce temps peut, malgré tout, être dépassé.
- Ah bon !? On n’a pas vu la même expo ou quoi ?!

(à suivre)

TRACES DU SACRÉ Centre Pompidou, Galerie 1, jusqu’au 11 août

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