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1 décembre 2009 2 01 /12 /décembre /2009 10:42

Comme un enfant qui découvre le monde
Lijiang River, study 4, Guilin, China,  2006, BnF, dép. Estampes et photographie. © Michael Kenna 

Paul : Que de photos ! Que de photos ! Je veux bien que ça soit un art mais…

Mick : Mais quoi ? C’est un art dont la technique est à la portée du premier venu. Toute la technique, y compris la démultiplication infinie, le recadrage et les corrections de toutes sortes…

- Mais la créativité, elle, elle est pas dans la boîte !

- Eh bien du coup on mesure mieux la distance qui sépare nos clichés de vacances de la Photographie !. Tiens, prend la Rétrospective Michael Kenna à la BNF

- Rue de Richelieu ?

- Oui. C’est une exposition qui demande du temps. Pas question de l’effleurer d’un regard distrait.

- D’accord, mais 210 photographies d’un coup : tu ne trouves pas que c’est trop ?!

- C’est vrai que chacune requiert de l’attention. Mais la totalité constitue une œuvre.

- Et ce sont des petits formats… c’est marrant pour des paysages.

- Eh oui, chacune supporterait l’agrandissement à la taille de tout un mur. Au contraire, leur petit format suggère un entretien intime. Et puis elles sont carrées : un refus radical du panorama hollywoodien, où se déroulent les belles aventures de

-  … l’extermination des indiens. Ajoute à ça le noir et blanc !

- Et la sobriété, le dépouillement, l’épure des lignes et des compositions, le raffinement des tirages en camaïeux subtils et ça donne une sorte de poésie distanciée qui fait l’unité.

- C’est clair, on reconnaît la patte du maître.

- De plus, les répétitions, le cadrage, la stylisation extraient l’esprit des formes : le génie d’un lieu. En substituant le graphique au figuratif Michaël Kenna décèle pour nous la part d’éternité dans la fragilité de l’instant qu’il a cueilli.

- On pourrait dire qu’il façonne ses images comme les paysans font le paysage.

- Et en plus, il nous aide à en deviner quelque vibration secrète. Comme une méditation sur les traces du créateur dans sa création. Les chrétiens auront vite fait de penser ces derniers mots avec une majuscule.

- Trop vite ! Parce que il n’y a pas une seule figure humaine !

- Mais, Paul, qu’est-ce que c’est un paysage ? Un fragment de nature cultivée, une construction culturelle. Tu le disais tout à l’heure, l’homme y a toujours inscrit les traces de son activité. Les paysages désertés de Kenna ne sont pas des déserts.

- Moi, ce que j’ai retenu, c’est que ces terres, ces villes, ces lacs et ces horizons dialoguent avec le ciel et les météores. Nuages et nuées, fumées, brumes et brouillards arrondissent et dissolvent l’épure, ça adoucit.

- Si tu veux, mais ça contraint surtout à l’équivoque. La description s’efface devant la rêverie et invite à la méditation. A passer de l’énigme vers le Mystère.

Parcourant la terre, Michael Kenna (né en 1953 à Widnes, Lancashire) a bâti, depuis plus de trente ans, un corpus consacré à la représentation du paysage en noir et blanc. Les rivages, l'océan, les îles, lui inspirent des « Marines » où le pittoresque s'efface devant la puissance. La poésie de ses paysages du Japon tend au haïku[1], Ses derniers travaux consacrés à la Chine et à l'Egypte sont présentés pour la première fois.

 

 

 Rétrospective Michael Kenna, jusqu’au 24 janvier 2010

Bibliothèque Nationale de France site Richelieu 58 rue Richelieu, du mardi au samedi de 10h à 19h, le dimanche de 12h à 19h, fermé le lundi (nocturne le jeudi jusqu' à 22h) tarif plein : 7.00 euros    tarif réduit : 5.00 euros


[1] Poème d’origine japonaise, en trois vers et dix-sept syllabes (5-7-5) rendu célèbre au XVIIe s ; par Bashô (1644-1694)

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2 novembre 2009 1 02 /11 /novembre /2009 10:53

"DEADLINE" (suite et fin)

Felix Gonzales-Torres “Untitled” (Vultures) 1994. Quatorze photographies argentiques
© The Felix Gonzales-Torres Foundation/courtesy of Andrea Rosen. Photo : Oren Slor


Paul : Qu’est-ce qu’on voit ?

Mick : Juste trois remarques. 1) Formellement on est frappé par l’envahissement d’une seule couleur : l’or de James Lee Byars, et surtout le blanc !

- Evidemment, c’est la couleur des murs !

- Je veux parler des marbres photographiés par Mapplethorpe, de l’albâtre utilisé par Chen Zhen, et surtout de la cabane d’Absalon et de ses vidéos soi disant « en couleurs » ! Mais aussi des tableaux de Joan Mitchell et De Kooning.

- Forcément, ils n’ont plus la force de couvrir la toile !

- Même la transparence : je pense aux sculptures en cristal de Chen Zhen, aux ciels, peints par Gilles Aillaux ou photographiés par Félix Gonzales Torres. On assiste à l’envahissement de l’immense.

- Tu veux dire « du vide ».

- Et puis, deuxièmement, quand on a passé sa vie à en chercher le sens, à quelques mois de sa mort-annoncée l’œuvre manifeste l’urgence. On va à l’essentiel. Avec radicalité. Directement, rapidement. Et ça se sent.

- A quoi ?

- Les hurlements d’Absalon, l’obsession de Kippenberger pour les rescapés de la Méduse de Géricault, l’ivresse des gestes fulgurants de Hartung…

- Mais la proximité de la mort ne donne pas le génie. Pire, elle révèle de sacrées faiblesses.

- T’as raison. Elle peut même susciter des surcompensations… naïves, souvent quantitatives : multiplication des assistants pour Hartung, Immendorf et De Kooning. Multiplication de la production pour Hans Hartung qui a peint plus de 600 toiles les trois dernières années de sa vie. Le centre de l’exposition est occupé par sa production en une seule journée, le 4 juillet 1989, l’année de sa mort : 7 toiles dont cinq de grands formats.

- Et la démesure mégalo, pharaonique de James Lee Byars…

- Oui, on peut parler aussi de crudité, de la lucidité cruelle d’un Absalon, d’un Mapplethorpe. Bref, des faiblesses.

- Donc ce sont des œuvres faibles ?

- On est sur le fil. Ce sont des faiblesses tout simplement humaines. J’ai été ému par certaines œuvres dont je me sens proche, intimement. Une forme d’empathie…

- Si c’est pour se noyer dans le pathos !

- Non, le propos artistique ne se dilue pas forcément dans l’émotion. Et tu dois garder ton exigence esthétique. Et puis chacun a sa manière, son style propre. C’est une réussite de la scénographie très simple et très sobre, extrêmement respectueuse des œuvres et des visiteurs. Bravo Odile Burlureaux, commissaire de l’exposition.

- J’insiste, l’émotion ne suffit pas, elle doit m’entraîner au-delà de ce que je connais déjà. Est-ce que ces œuvres dépassent le simple stade du symptôme (de la maladie, de la mort) ?

- Oui. Il y a des œuvres puissantes. L’extrême faiblesse dont elles émanent peut se muer en force et nourrir la créativité. J’ai aimé les ciels de Gonzales Torres… dans lesquels volent, lointains, très haut, des oiseaux. Le cartel m’apprend que ce sont… des vautours.

- Marrant, tu ne dis rien d’Immendorf ou de Villiger.

- On ne se refait pas, j’ai surtout admiré les derniers De Kooning. On le disait atteint de la maladie d’Alzheimer : est-ce une raison pour dédaigner la simplicité, la délicatesse, de ses derniers tableaux ? Et les six dernières œuvres de Joan Mitchell ! Une se distingue, sans l’élégance ni la grâce des autres. Elle juxtapose et superpose de larges traces bleu profond, mauves et orangées, toutes nimbées de ce blanc éblouissant de la toile. Est-ce l’œuvre ultime ? Elle seule porte un titre.

- C’est ?

- « Merci »

 

« DEADLINE » Musée d’Art moderne de la Ville de Paris

11 avenue du Président Wilson - 75116 Paris Tél. 01 53 67 40 00

Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h Nocturne le jeudi jusqu’à 22h

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25 octobre 2009 7 25 /10 /octobre /2009 18:20

"DEADLINE"Absalon, Solutions, 1992. Vidéo, © Estate of Absalon, courtesy Galerie Chantal Crousel

 

Paul : Alors, tu fais les foires ?

Mick : Oui, mais j’aimerais plutôt te donner envie de voir une super expo.

- T’as trouvé le temps d’aller voir une exposition en plus !?

- Je sais bien que FIAC, SLICK ou Show Off représentent un moment important pour les galeries, mais j’avais envie d’aller à l’essentiel.

- Pourquoi, tu n’as trouvé aucune œuvre intéressante dans ton parcours ?

- Si, mais forcément marquées par la vitrine qui les commercialise. « L'art est absorbé par le spectacle, et la culture par le business… Dans un monde où la transcendance s'est dissoute dans l'immanence comptable et marchande, que peut devenir l'art ?, » demande André Rouillé.[1] En revanche, il me semble que la proximité de la mort et la souffrance appellent la sincérité.

- Oh la la la, mais la sincérité ne fait pas le talent, et les bon sentiments ne font pas les chefs d’œuvre.

- D’accord, mais à l’expérience, il y a non seulement des dernières œuvres émouvantes et dépouillées de mondanités superflues, mais puissantes et « testamentaires », comme on dit.

- Ouais, ben c’est pas une garantie !

- Non, t’as raison, mais repense à « L’amandier en fleurs » de Bonnard, au « Syméon à l’Enfant » de Rembrandt ou aux derniers Nymphéas de Monet.

- C’est vrai aussi pour le cinéma : « Gertrud » de Dreyer, « Gens de Dublin » de John Huston ou « La rue de la honte » de Mizoguchi, des œuvres ultimes et magistrales.

- Eh bien le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris – encore lui – présente jusqu’au 10 janvier 2010 une exposition intitulée "Deadline".

- Comment tu traduis ?

- « Date limite », la limite au-delà de laquelle tu ne peux plus… t’inscrire, par exemple. L’exposition est consacrée à l’œuvre tardive de douze artistes internationaux. Par ordre alphabétique : Absalon, Gilles Aillaud, James Lee Byars, Chen Zhen, Willem de Kooning, Felix Gonzalez-Torres, Hans Hartung, Jörg Immendorff, Martin Kippenberger, Robert Mapplethorpe, Joan Mitchell, Hannah Villiger. Tous, malades, ont été conscients de leur mort imminente

- Pourquoi, ils n’ont pas montré le triptyque d’argent, «Altar Piece», de Keith Haring, installé à Saint-Eustache et qui date de1990, l’année de sa mort ?

- C’est que tu peux aller le voir quand tu veux.
(à suivre) 


[1] www.paris-art.com/art-culture-France Edito n°284 du 2 juillet 09

 

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6 octobre 2009 2 06 /10 /octobre /2009 10:42
Tagada Tsoin Tsoin !
Eglise Saint-Roch, Dominique Petitgand, "Quelqu'un par terre"

Paul : Jamais la Nuit Blanche n’avait autant joué son rôle de fête populaire.

Mick : C’est même sympa : ambiance décontractée, plein de petits spectacles de rue, émerveillements bon enfant, des jolies décorations par-ci par là… Mais qu’on ne dise pas qu’il s’agit d’art !

- C’est vrai que la boule disco au-dessus du bassin du Luxembourg était assez emblématique de la manifestation : une attraction de fête foraine. Mais dans les églises, il y avait des pièces plus fortes, non ?

- La composition sonore de Dominique Petitgand à Saint-Roch contrastait avec les autres propositions. Une vraie exigence formelle, un travail in situ renvoyant à l’intériorité.

- C’est quasiment une définition de la poésie, ça !* 

- Même Saint-Eustache qui offre souvent des œuvres percutantes, franchement, là… Oui, c’était beau : mais le Miserere d’Allegri fait tellement vibrer la corde sensible que, ajouté au moindre ralenti, une porte d’aérogare n’a pas de mal a ressembler aux portes du Paradis. C’était toujours mieux que les ‘sucres d’orges’ multicolores dans les chapelles de Notre-Dame, tellement anecdotiques que dans la nef on nous jouait la nuit du Patrimoine avec messages définitifs sur l’histoire de la cathédrale ! A Saint-Sulpice, une pièce modeste, fragile, peu ambitieuse avait au moins la grâce, par moment, de mettre en tension vivante le langage plastique du lieu. Les petits cartels qui font parler les statues, la lumière au sol qui dramatise le Combat avec l’ange de Delacroix. Bon. Mais, là, il n’y avait personne.

- Tu crois, toi, que les églises y gagnent à accueillir la Nuit Blanche ?

- Ben, y a plein de gens qui y entrent alors qu’ils n’y mettraient pas les pieds autrement !

- Ah ouais, par magie les bâtiments, vaguement transformés salles de spectacle ou en hall de gare vont séduire, c’est-à- dire attirer ? Finalement, le but ce serait de faire rentrer du monde dans les églises ?! Alors c’est un succès : la queue interminable à Notre-Dame, Saint Séverin ou Saint-Eustache devraient combler les cathos !

- Mais c’est le tagada tsoin tsoin qui l’emporte !

- Ayons une autre ambition. Bien-sûr qu’il faut accueillir la création artistique dans les églises mais avec exigence. L’art authentique peut entrer en harmonique avec la foi chrétienne. Laissons éprouver ce travail de l’Esprit Saint quand celui des artistes éveille mon regard ou qu’il s’éveille à ma perception. Au cours de l'histoire les chrétiens ont souvent manifesté la dimension populaire de l’exigence radicale du Christ.

- Mais y avait pas foule au pied de la Croix…



 * « Un morceau de temps où le dedans et le dehors s’accordent. » Olivier Py, Les enfants de Saturne, en ce moment aux ateliers Berthier du Théâtre de l’Odéon.

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29 septembre 2009 2 29 /09 /septembre /2009 11:29


Paul : Alors, qu’est-ce que tu as pensé de la Sucrière et du MAC ?

Mick : Plein de choses. Avant, il y a aussi, tout autour, évidemment, des galeries, des espaces d’art associés. Il faudrait parler de Rendez-vous 2009 à l’Institut d’Art Contemporain de Villeurbanne (11 rue du docteur Dolard, 69100 Villeurbanne www.rendezvous09.fr), dédié à la jeune création. Et j’ai bien apprécié les photos de Philippe Gronon que montre la galerie Georges Verney-Carron (www.galerie-verney-carron.com) quai Rambaud, juste à côté de la Sucrière.

- On dirait que tu ne veux pas parler de la Biennale elle-même…

- Si, si : plein d’artistes, une bonne soixantaine à découvrir. Et très peu de stars, je n’en connaissais même pas dix : Sarkis, Agnès Varda, Mark Lewis, Mounir Fatmi, Jimmie Durham, Sylvie Blocher, Adel Abdessemed, George Brecht… et c’est tout.

C’est peut-être parce que le commissaire, Hou Hanru, n’a jamais travaillé en France ? Chinois, il vit à San Francisco, et conseille de grandes institutions à New York, Francfort, Amsterdam et au Japon…

- Et qu’est-ce que tu as pensé du graphisme des affiches ?

- C’est Donuts qui l’a fait. Un collectif fondé à Bruxelles : leurs variations sur le X, dix en chiffre romain, décliné dix fois, pour fêter le dixième anniversaire est assez classe.

Surtout on sent le désir anti élitiste de familiariser à l’art contemporain…

- Alors, et le reste ?

- Bon, je vais être clair. Il n’y a pas d’art sans participation effective du visiteur, sans que le spectateur soit au moins un peu acteur, et souvent c’est exigeant mais nécessaire. On voit parfois des objets vaguement décoratifs, jolis dans le meilleur des cas, mais qui ne relèvent pas de l’art « authentique ». Bon. Mais le danger, là, c’est l’excès inverse ; beaucoup d’œuvres m’ont paru trop exigeantes. Excessivement. Elles supposent un travail de documentation, un minimum de connaissance informatique, de nombreuses informations extérieures à la pièce elle-même. Là, je craque. Le MAC concentre ce type de pièces. Le « forum » de Sarkis ne prend sens qu’avec sa programmation de colloques, performances… en dehors c’est une gigantesque salle où une soufflerie disperse des feuilles de journaux éclairées par des vitraux. J’ai traversé... « Qu’est-ce que la Démocratie ? » de Olivier Ressler m’a semblé ne juxtaposer que des opinions. Des laboratoires de sens, il y en a, il en faut mais les matériaux et les modes d’emploi manquent.

- Et de la Sucrière tu as retenu quoi ?

- Des œuvres d’orient surtout. Artistes chinois, les Xijing men font vivre naïvement une cité qui n’existe pas. Le Japonais Michael Lin qui vit à Shangaï a construit une grandiose installation à partir de la totalité d’une quincaillerie, avec musique et vidéo, et une invitation à contempler autrement le quotidien. Mais la palme de la transfiguration du quotidien va au japonais Takahiro Iwasaki, ses superbes paysages de montagnes, poétiques et délicats, réalisés avec des chaussettes ou des serviettes éponge ! Magique !

- On a tout de même envie d’y aller

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22 septembre 2009 2 22 /09 /septembre /2009 05:46

Le spectacle du quotidien

Pedro Cabrita Reis, Les Dormeurs, 2009 (Entrepôt Bichat, Lyon)
Paul : Je rentre de la Biennale de Lyon. La dixième.

Mick : Et alors ? C’est ce qu’on a déjà vu à Paris l’an dernier ?

- Tu rigoles. C’est ce qu’on verra peut-être un jour. Le bouillonnement créatif c’est plutôt dans les régions que ça se passe. Oui.

- Bon. J’ai lu le projet. Un vrai bon thème, « Le spectacle du quotidien »...
- N’importe quoi : par définition le quotidien, c’est pas spectaculaire.

- Ça s’appelle un oxymore. L’art peut contribuer à faire aimer le banal quotidien, non ?!

- Les cinq rubriques m’ont paru assez compréhensibles sans moult explications : « La magie des choses », « L’éloge de la dérive », « Vivons ensemble », « Un autre monde est possible » ; et puis le projet « Veduta » qui veut rapprocher l’art des gens dans leur quartier plutôt que d’attendre des visiteurs. On sent bien que cette biennale veut contribuer à ancrer davantage l’art dans l’humanité réelle. Mais est-ce que ça marche ?

- Ecoute, certainement pas de la même manière sur les quatre lieux : oui, et magnifiquement à la fondation Bullukian sur la place Bellecour, grâce à Laura Genz. Elle a dessiné, au jour le jour, l’occupation de la Bourse du Travail par les sans-papiers. Une immense prédelle sans retable.

- Une bande dessinée, quoi ?

- Mais ça tient aussi des peintures zen qui mêlent écriture et dessin ; là, en un brun chaud et vibrant… comme la peau des africains. Et puis oui aussi à l’entrepôt Bichat grâce aux « Dormeurs » de Pedro Cabrita Reis, un artiste portugais. C’est une installation in situ dans la plus pure tradition. 800m2 de béton armé éclairés par des verrières zénithales obliques comme dans toutes les usines, mais Cabrita Reis y a disposé plus de 150 tubes de néon identiques.

- Grandiose… mais c’est pas trop compliqué. Ça fait toujours de l’effet les accumulations en grosses quantités.

- Pourquoi, faudrait-il que ce soit compliqué ?! C’est comme la touche d’un peintre dans l’espace. Après avoir été une partie de l’arsenal de Lyon, ce bâtiment a fonctionné comme un garage qui a arrêté en 1980 suite à un incendie. On regarde d’emblée l’espace, le volume, ces segments de lumière ivoire au trois quarts orthogonaux, avec quelques obliques et plusieurs posés au sol ; on en perçoit différemment l’intensité selon le temps et l’heure (Découverte un midi, j’y suis retourné le lendemain soir). Et peu à peu le lieu apparaît, je veux dire son histoire, son odeur, son abandon, les traces d’une activité interrompue, l’envahissement de la végétation : nature et culture…

- Le romantisme des ruines…

- Si tu veux, mais surtout une émotion qui interroge les évidences politiques actuelles sans logorrhée idéologique.

- Et alors, les deux autres espaces ? Ce sont les plus importants !

- La Sucrière et le MAC, je t’en parlerais une autre fois, là faut que j’y aille.

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4 août 2009 2 04 /08 /août /2009 16:08

19ter. Le p’tit matin

 

Paul : Dis donc, c’était superbe ta méditation sur « Le grand soir » mais y a un truc qui tombe à plat.

Mick : Quoi ?

- Ton hexagone, c’est un octogone. Tu ne sais plus compter ?!

- T’as raison. Cornegidouille, quelle andouille ! Du coup ma belle association à l’Hexagone comme surnom de la France, c’est raté !

- Eh ben, tu m’as fait réfléchir et c’est pas si mal. Dans la symbolique occidentale[1], de toute façon, hexagone et octogone sont très proches. On trouve des baptistères hexagonaux et d’autres – davantage – octogonaux.

- Et ils ont la même signification ?

- Pas tout à fait. Les six côtés de l’hexagone, inférieurs à la perfection du sept, évoquent le péché, le mal dans lequel le baptême ensevelit comme dans un tombeau. Alors que les huit côtés de l’octogone, supérieurs à la perfection du sept, évoquent l’au-delà et la résurrection, la vie éternelle à laquelle renaît le baptisé.

- On est entre le carré et le cercle, entre la terre et le ciel.

- Oui, c’est une sorte d’équilibre cosmique, comme en suspens… Alors, au centre de la croix, cette cage haute qui élève le regard vers l’infini nocturne, qu’elle soit octogonale, ça lui donne plutôt une force « baptismale ». Mais, bon, on ne va peut-être pas aller trop loin.

- Merci. Mais ça me fait aussi penser que le huitième jour, au-delà du repos du dimanche, annonce une ère future éternelle…

- Le grand soir, quoi !

- Ou le p’tit matin.



[1] Cf. Dictionnaire des symboles, Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, coll. Bouquins, Robert Laffont/Jupiter, Paris, 1982.

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27 juillet 2009 1 27 /07 /juillet /2009 11:37
Paillettes et poussière

Claude Lévêque, Le Grand Soir, 2009

Installation in situ, Pavillon français, 53ème Biennale de Venise

Sas d’entrée noir dans le péristyle, cages en inox, paillettes projetées, encadrement de lampes, drapeaux de soie noire, ventilateurs, projecteurs à découpe blancs, velums

Diffusion sonore: son de navire se déplaçant dans les 3 espaces latéraux du pavillon

Conception sonore en collaboration avec Frédéric Alstadt. Photographie : Marc Domage

© ADAGP Claude Lévêque. Courtesy the artist and kamel mennour, Paris


Paul : Alors tu reconnais bien que Le grand soir a une dimension politique ?

Mick : Evidemment ! Si le croisement des couloirs est hexagonal dans le pavillon français - avec des grilles plus hautes - c’est qu’on peut bien comprendre notre « hexagone », la France, comme une cage.
- Celle du tout sécuritaire : multiplication des caméras de surveillance et des fichiers informatiques, du suivi électronique de nos déplacements…

- Tu peux rajouter la cage de nos prisons régulièrement dénoncées par Amnesty International. Mais ne faire d’une œuvre de Claude Lévêque qu’un tract politique ce serait passer à côté de son art, et de tout art authentique. Ce n’est pas de la propagande ! « Le grand soir » a d’abord une dimension artistique. Représenter la France, pour un artiste c’est aussi le grand soir. Un piège.

- Une cage. D’accord.

- Mais surtout cette pièce a une dimension esthétique forte : ce monochrome – si j’ose dire – est un camaïeu de noirs : du brillant-clinquant des paillettes aux ténèbres indéterminées en passant par la peinture noire mate et le chatoiement de la soie qui ondule.

- Ouais, mais le sol est plutôt gris, sali par la poussière des pas des visiteurs.

- Tant mieux ! Du coup tu passes du spectacle à une dimension sociale et psychologique.

- Tu crois pas que t’en rajoutes..?

- Ecoute, je racontais ma visite du Grand soir à une sœur Carmélite très sensible à la création artistique. Elle m’a fait passer ce petit mot : « la poussière laissée au sol par les visiteurs ne peut-elle pas s’intégrer à l’œuvre et à sa profondeur ? Traces de l’homme, de son passage... : poussières… évocation de sa fragilité… que l’homme est tenté d’oublier en  s’attachant à ce qui brille, aux paillettes. A la lumière, sur fond noir, tout cela saute aux yeux ! »

- N’empêche que c’est même l’idéal de vivre mieux qui parait inaccessible. Il semble qu’il n’y ait pas d’échappatoire… on ne peut que revenir sans cesse sur ses pas. L’entrée est la sortie. Finalement nous ne serions mis en cage que pour servir d’attractions de fête foraine ou de numéro de cirque ? Ce à quoi ressemble une Biennale telle que celle de Venise.

- Pour un chrétien, la dimension spirituelle d’une telle œuvre n’escamote pas le tragique, ni même la négation du tragique. Au contraire elle l’endosse. Comme Jésus, la croix.

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

- En revenant une seconde et une troisième fois j’ai découvert trois détails qui m’avaient échappé. Le grondement grave qui tourne en boucle laisse une pose de cinq secondes entre chaque cycle. Tu peux éprouver le silence au cœur de la rumeur. Et puis l’ensemble est absolument centré. Il s’agit d’un hexagone au centre d’une croix inscrite dans un carré. Il y a longtemps que Claude n’avait pas produit une œuvre aussi pure, minimale, simple, rigoureuse. Elle est extrêmement, résolument, radicalement in-situ. L’imaginer ailleurs est une gageure. Mais elle occupe une place singulière, inhabituelle dans son travail.

- Tu ne vas tout de même pas en faire une pièce religieuse ?

- Attends, c’est tellement évident que c’est cette difficulté qui a effrayé les critiques. Face aux éclats du bling bling ambiant que manifestent les paillettes de mica noir, face à la grandiloquence creuse, face aux drapeaux noirs de soie chatoyante qui flotte dans les ténèbres, Claude Lévêque propose l’épreuve d’une croix.

- « Tombeau des illusions et des idéaux » comme il dit. On peut y associer l’emprisonnement dans nos frustrations et l’effroi de notre déchéance, du vieillissement, de la mort.

- Mais cette croix, la cage cruciforme qu’il nous impose d’occuper, n’est pas fermée en haut. Il n’y a pas de barreaux quand on regarde verticalement au centre de l’hexagone. Alors le noir mat du plafond carré couronné de 80 lumières peut, dans le silence, s’ouvrir sur l’unique infini. Intérieur.

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13 juillet 2009 1 13 /07 /juillet /2009 16:28

Pavillon noir

 

Paul : Alors, tu y es allé à Venise ? Raconte !

Mick : Oui, j’ai beaucoup de chance, mais je n’ai envie de parler que d’une seule œuvre, le pavillon français.

- Je l’ai déjà vu. Il est situé dans les jardins comme les autres pavillons européens : architecture lourde du XX°, néo-classique ou néo-rococo, comme tu veux. Très contraignant. Mais tu veux dire la pièce de Claude Lévêque.

- Oui, mais cette pièce n’est pas une œuvre d’art exposée, c’est la métamorphose de tout le pavillon en œuvre d’art. Ça commence à l’extérieur : il apparait comme une sorte de catafalque, un tombeau, les 4 colonnes ioniennes en marbre rouge se détachent sur une surface noire mate. Rien que ce point de vue te fait percevoir quelque chose de froid comme un cube noir.

- Un black cube substitué au white cube ?

- Si tu veux. Une fois entré, les premières sensations s’entrechoquent : c’est noir, froid et… lumineux, brillant. Faut dire que 80 ampoules sphériques à lumière blanche fixées à la corniche du plafond carré couronnent le tout. Mais c’est noir-et-lumineux à la fois, parce que les quatre murs de la salle centrale sont tapissés de paillettes noires, des éclats de mica qui réfléchissent et éblouissent. Et puis un sourd grondement te tourne lentement autour.

- Et il parait qu’on est en cage ?!

- Oui, on est canalisé par des grilles métalliques, comme ces cages de cirque qui mènent les fauves à la piste. Un premier couloir te conduit à la cage hexagonale et centrale, d’où partent trois autres passages vers trois ouvertures obscures, chacune au centre des trois murs.

- Si je comprends bien, ça fait une sorte de croix - où l’on peut se croiser - de l’entrée vers les trois espaces noirs.

- On ne peut entrer dans aucun de ces trois espaces, la cage est fermée à ses trois extrémités. A travers les barreaux de chacune de ces extrémités, on aperçoit faiblement éclairé dans les ténèbres, un morceau de soie noire agité par le souffle d’un ventilateur.

- C’est ça le bruit qu’on entend ?

- Non, mais le sourd grondement émane de ces trois pièces obscures. Il parait que c’est l’enregistrement des moteurs de bateaux sur le Grand Canal, retravaillé. Mais c’est pas évident à reconnaître

- Bon, d’accord. Le titre c’est « Le grand soir » : l’affaire est réglée. L’anarchie représentée par son drapeau noir serait la dernière utopie à espérer du milieu de notre enfermement. Point barre. Dis donc, ça ne va pas très loin.

- « C’est un peu court jeune homme » comme dit Cyrano. Un drapeau noir en soie ou en satin, ça ne t’étonne pas ? Le travail de Claude Lévêque n’est jamais à sens unique, mais à sens multiples ! Et puis il faut arrêter : il a 56 ans ; ce n’est plus un ado rebelle ! Certes il préfère l’insolence des ados à toute langue de bois, mais il a fini sa crise depuis quelques temps.

- Alors, c’est pas politique ?

- Si, bien sûr. Mais pas seulement.

(à suivre)

Paul et Mick recommandent la lecture d'une critique intelligente de la pièce sur Paris-art.com:
http://www.paris-art.com/art/a_editos/d_edito/Andre_Rouille_Le-Grand-Soir-des-utopies-perdues-285.html
On peut voir aussi une superbe vidéo de l'oeuvre sur le site des Inrocks :
http://www.lesinrocks.com/actualite/actu-article/article/claude-leveque-la-video/

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25 mai 2009 1 25 /05 /mai /2009 10:14

La force des œuvres


Paul : La Force de l’Art 02, t’as vu ?

Mick : Pfffft, oui et c’est décevant.

- Ah ouais ?! Moi, j’ai trouvé ça pas mal.

- Pour le budget et l’énergie que ça prend on pourrait attendre un peu plus que « pas mal », non ?

- La première en 2006, c’était une sorte de fête foraine animée par onze commissaires chacun dans son coin. Sous la verrière du Grand Palais on frôlait les 40°. Une sorte de bazar, avec ses coups de cœur et ses coups de gueule dans tous les sens : on sait que le projet s’était réalisé très vite, trop vite…

- Mais, ma foi… finalement, au moins on ne cherchait pas à te faire entrer dans une idéologie bien carrée. Parce que, là, attention, c’est du sérieux, concocté par trois commissaires réputés qui ont pris leur temps pour construire un vrai projet commun : Jean-Louis Froment, Jean-Yves Jouannais et Didier Ottinger. Très vite ils se sont associés un architecte Philippe Rahm qui a construit sa Géologie blanche. « LA FORCE DE L’ART a pour ambition d’offrir une scène à la création contemporaine en France et aux artistes qui l’animent, dans la diversité de leurs origines et de leurs choix esthétiques. »  C’est beau, c’est grand, c’est généreux !

- Oui, et non seulement il y a les 37 résidents, sous la grande verrière, mais il faut ajouter les 6 visiteurs : Daniel Buren, au Grand Palais ; Gérard Collin Thiébaut, au Musée du Louvre ; Bertrand Lavier à la Tour Eiffel ; Annette Messager, au Palais de la Découverte ; ORLAN, au Musée Grévin ; Pierre et Gilles, à l’Église Saint-Eustache. Et il y a toutes les soirées avec les invités. Qu’est-ce qu’il te faut de plus ?

Rien de plus. Surtout. Mais réfléchir un peu. Cette exposition pose la question du lieu. Au départ il y a un très honorable désir de valoriser les œuvres. C’est essentiel, tout a été conçu à partir d’elles. Je me réjouis de ce choix. On nous ramène bien à l’expérience des œuvres comme nécessaire terreau du sens et non à des savoirs externes. Bravo ! J’applaudis à deux mains. La force de l’art c’est la force des œuvres. «Ce n’est pas l’œuvre d’art qui s’adapte à l’architecture, mais l’architecture qui se plie aux exigences de l’œuvre d’art» (Philippe Rahm).

Donc, Philippe Rahm a conçu un « emballage » des œuvres, la « géologie blanche » qu’on installe sous la verrière. Une sorte de banquise, variation sur la neutralité du White cube.

- Et c’est ça qui ne te plaît pas ?

- Exactement. Brian O’Doherty dans Inside the White Cube[1] (articles parus entre 1976 et 1981) pointe cette condition implicite de l’art moderne qu’est l’espace neutralisé. Un espace comme suspendu hors du temps et de l’espace réel : le monde extérieur ne doit pas y pénétrer. Du coup, l’insistance sur la force intrinsèque des œuvres parait autiste.

- Il y a eu et il y a la réaction des œuvres in situ.

- Mais la « géologie blanche » de Philippe Rahm semble nier refuser la réalité de la nef du Grand Palais : elle abstrait - du verbe abstraire - l’art de la réalité présente pour nous donner un art aseptisé, hygiénique… autiste. Et c’est tout à fait assumé, pire, c’est une revendication. Les commissaires parlent de Kafka et d’une sorte de terrier (allusion au polyptyque de Gilles Barbier)


Et l’exception confirme la règle. Une œuvre, une seule, contredit ce que tu dis :
Sans titre, Silence is Sexy de Bruno Peinado (référence à un album du groupe expérimental allemand Einstürzende Neubauten). Parce qu’elle occupe un espace découvert, donc hors white cube, situé exactement au centre de la Géologie blanche, mais aussi au centre de la nef du Grand Palais. Il y a donc une correspondance entre la géologie blanche et son lieu d’accueil. C’est un volumineux ballon, brillant comme un miroir, qui respire et reflète tout : nous, la verrière, les œuvres environnantes, la géologie blanche comme dans un miroir. Une boule qui se dégonfle et se regonfle à un rythme régulier et suppose la vie. Très réussi !

- Sinon, la pauvreté de l’International Kebab de Wang Du ou le monumental clin d’œil de Virginie Yassef ne constituent pas des chefs d’œuvre.

- Alors, tu ne sauves rien ?

- Si, une œuvre de visiteur, donc in situ : celle de Pierre et Gilles à St Eustache.

- C'est vrai, cette paroisse parisienne, et son association « Art contemporain à St Eustache » réussissent de plus en plus et de mieux en mieux à ouvrir le dialogue nécessaire à « une nouvelle alliance entre l’Eglise et le monde l’art » que Jean-Paul II appelait de ses vœux. Depuis plusieurs années St Eustache – paroisse confiée aux Oratoriens – accueille les formes les plus variées de la création artistique.
- A mon goût : aucune fausses notes, mais là je craignais le pire. Pierre et Gilles ! Tu imagines ?! C’est le culte du mauvais goût kitchissime, pétri de culture gay et d’iconographie saint-sulpicienne…
- Et c’est superbe ! On ne va pas compter les degrés de signification de leur Vierge à l’Enfant. - Quand on s’aperçoit qu’il s’agit d’une photographie et non d’une peinture, on sait que les modèles, une jeune femme brune en robe de mariée somptueuse et le petit enfant tout aussi brun sont vivants, réels : ils existent aujourd’hui, dans leur environnement de cité HLM, de chantiers, de casse automobile, avec une culture à la fois proche et… périphérique. Cette culture populaire du style comme du référent dans une église du 1er arrondissement à l’occasion de la Force de l’art, fait un heureux contraste… somme toute assez évangélique… Je me suis surpris à trouver Pierre et Gilles moins Kitch que je ne le pensais.



[1] L’essai vient d’être publié en français aux éditions JRP Ringier.

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