On connaît la chanson, Alain Resnais

ON CONNAIT LA CHANSON
Alain Resnais, 1997. 115 minutes
 
Un art d’atelier.
Tout commence par un clin d’œil : le logo du distributeur qui ouvre le générique, AMLF, est ici détaillé par une voix dont l’accent de circonstance sur fond de cigales énonce : « Agence méditerranéenne de location de films »
Avec Resnais il faut exercer sa vigilance dès le générique. Peut-être une manière d’attirer l’attention sur sa conception « chorale » de la réalisation. « Le cinéma est un art d’atelier » aime-t-il à souligner. D’atelier, certes, mais un art, à l’instar de la grande peinture de la Renaissance où le maître s’ingéniait à communiquer son style à tout l’atelier, au point que distinguer la main des aides occupe longuement nos historiens d’art.
Le générique dessine les principaux protagonistes avec leur photo à la place de la tête, y compris celui à qui le film rend hommage : Dennis Potter (1935-1994) qui fut l’un des scénaristes les plus respectés d’Angleterre, le créateur de « The Singing Detective » 1986, « Pennies from Heaven », « Lipstick on Your Collar » 1993. séries télé outre-Manche où il arrive que les acteurs interprètent en play-back des standards.
 
Ça me regarde.
On entend : « Bon, on y va ? » pendant la suite du générique : « ça va ? tout le monde est là ? », « tout le monde entend ? Bien, alors, je vous propose de débuter par quelques maisons du quartier. On contournera le parc par la gauche, en empruntant l’escalier fleuri que vous apercevez au bout de la rue…» , « Bon ? on y va ? » On a cru que ces paroles nous étaient adressées, nous qui nous disposions dans nos fauteuils. Le film s’achèvera par un regard adressé à la caméra. Le père des deux héroïnes nous regardera droit dans les yeux pour nous demander si « on connaît la chanson. »
 
Plaisir d’être dupe.
Fondu au noir. Qu’est-ce que ce drapeau nazi qui apparaît au centre, en haut de l’écran noir. Tiens, nous ne pensions pas voir un film historique ? Dans un bureau, apparaissent des militaires allemands. Sonnerie de téléphone. Le gradé à monocle, véritable caricature du gradé nazi, se lève et décroche : « Ja wohl mein Führer… » Bruit d’une explosion. Visages aux yeux exorbités des autres. Il raccroche, se rassied et… entonne avec la voix de Joséphine Baker  : « J’ai deux amours, mon pays et Paris… » Sons de rue, les images précédentes s’élèvent à toute vitesse… pour laisser place à une main gantée de laine désignant le haut de l’écran. « C’est ici que se termine la visite, à cet endroit même, précisément derrière cette fenêtre… que Von Scholtiz décide de ne pas exécuter les ordres d’Hitler. »
On peut alors comprendre que la voix off du générique était celle de cette guide et que la séquence précédente « illustrait » ses propos. Nous venons de nous faire duper. Avec plaisir. Décidément les apparences sont trompeuses ! Bien d’autres séquences nous ferons voir des niveaux de réalités hétérogènes, sensations, illusions, images mentales, simples images poétiques…
Ca tombe bien, le film va beaucoup nous parler de nos apparences. De nos façades, même : celles de nos maisons et celles nécessaires à nos personnalités si difficiles à insérer en société. Avec indulgence.
 
Creux et profond.
Les amateurs de cinéma que nous sommes décèlent plus ou moins rapidement la présence d’André Dussolier parmi les auditeurs de la guide interprétée par Agnès Jaoui. Nous voilà encore joués. Pour mieux nous faire entrer dans la fiction le film se sert de notre connaissance des acteurs. Le jeu des apparences peut commencer.
La guide aperçoit, un peu étonnée, Jean-Pierre Bacri arriver en compagnie d’une grande et belle femme. Il n’est qu’au début d’une superposition de faux-semblants qui finalement l’arrangent bien. Ils vont se rencontrer inopinément et se présenter, nous introduisant dans le puzzle des personnages qui composent l’intrigue. D’un film drôle qui parle de choses tristes. D’un film profond dont beaucoup de dialogues  sonnent creux. Comme ces appartements que Simon fait visiter à Nicolas. Vides à l'image du sentiment de vacuité des dialogues sur la qualité des sandwiches ou la présence de raisins secs dans le taboulé...
 
Dialogues « troués »
36 chansonspopulaires viennent ponctuer ces dialogues. Les trouer ? « Tubes » aux paroles plutôt légères de chanteurs de variété (ni Barbara, ni Brel, ni Brassens) mais parfois très émouvantes (Piaf chante : J’m’en fous pas mal, Ferré : Avec le temps, et Pierre Perret : Mon p’tit loup). Certaines remontent aux années 30 beaucoup aux décennies 60-70 : les rengaines de la génération Resnais et celles de la génération Jaoui-Bacri (leur premier scénario original). De Joséphine Baker et « J’ai deux amours » de 1930, à « Je n'suis pas bien portant » chanté par Ouvrard en 1932, en passant par « Avoir un bon copain » chanté par Henri Garat en 1931, « Dans la vie faut pas s’en faire » chanté par Maurice Chevalier, et encore Dranem, Koval (dont AR reprendra l’opérette « Pas sur la bouche ») Les années 60 nous donnent d’entendre France Gall, Sylvie Vartan, Michel Sardou, Eddy Mitchel, Johnny Halliday, Alain Souchon, Jacques Dutronc, etc. Seule Jane Birkin chante avec sa propre voix.
Quelques extraits chantés à deux ou trois reprises, comme certaines situations emblématiques : montrer une photo de famille qui fait penser à l’image de bonheur d’une pub de chicorée ; donner le titre d’une thèse à laquelle on vient de consacrer sept ans de sa vie… pour éprouver qu’un abîme le sépare de l’intérêt commun. Ces répétitions structurent, rythment et donc, ordonnent le film d’un apparent chaos ; elles invitent à considérer le même sous d'autres aspects.
Alain Resnais avait déjà fait chanter les personnages de ses films. Là, pour rendre hommage à Dennis Potter qui avait eu l’idée d’intégrer du play back, il pousse Jaoui-Bacri à choisir des chansons populaires, des lieux communs qui fonctionnent comme des proverbes, des dictons, une façon commode de communiquer en concentrant les émotions… mais par un appauvrissement des subtilités. En la facilitant, les chansons dépersonnalisent la communication. AR s’efforce de faire rentrer ces refrains dans l’atmosphère la plus quotidienne possible. Ils servent même de sutures entre des plans hétérogènes : « Ce soir je serai la plus belle » unit tous les protagonistes en train de se préparer pour la fête finale, chacun dans sa salle de bain… Mais, même parfaitement et étonnamment intégrés aux dialogues les extraits chantés introduisent de l’hétérogénéité. A commencer par les voix masculines de personnages féminins et vice versa. Mais très justement, cette « dépersonnalisation » manifeste parfaitement celles dont souffre plusieurs personnages.
Une tension entre ce qui rassemble comme une tradition commune, mais trop pauvre pour manifester la complexité profonde de chaque être humain.
Une tension entre la vérité de soi qui affleure et l’apparence des relations.
 
Oser être soi ensemble.
Cette continuité de la discontinuité a des répercussions éthiques. Elle invite à oser être soi dans le social, sans se leurrer sur les masques et les faux semblants, sur les frustrations et… l’angoisse de n’être que soi. Le tragico-comique refrain du début « C’est dégoûtant mais nécessaire, on ne peut pas être sincère, il faut être un peu faussaire, masquer, truquer, pour ne pas trinquer… » va trouver un dénouement heureux dans une nouvelle possibilité d’être tout de même sincère et confiant. Sincère comme Nicolas qui va oser tomber ses masques et confiant comme Camille qui peut accepter de se laisser aimer comme elle est. C’est sans doute parce que « celui qui fait la vérité vient à la lumière » (Évangile selon saint Jean 3,21) que l’appartement final est si lumineux et ouvert sur le ciel.
Mais ça ne durera pas..!
Allez, chacun est unique et original. Comme tout le monde.
 

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