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17 octobre 2008 5 17 /10 /octobre /2008 10:55


Dans la nuit du 12 septembre, Simon Hantaï s’est retiré.

Définitivement. Il avait 85 ans.

Retrait

En 1982, quand déjà l’art se dissout dans la spéculation, lui, s’absente. Cette position critique radicale, excède l’anonymat, le renoncement, et l’effacement qui caractérisent l’ensemble de son oeuvre.

Au cours de cette longue période où il n’expose plus, il réactive des oeuvres antérieures en les découpant : les « Laissées » ; en les reproduisant : sérigraphies des « Tabulas » vues au Fresnoy en 2001. De ses lectures, classements, destructions et enfouissements... naîtra l’écriture de textes de Jacques Derrida et Jean-Luc Nancy sur toiles froissées.[1]

Plis.

Avant, il y a des tableaux. On les dit abstraits. Ils séduisent : le blanc lumineux de la toile fait chanter une ou deux autres couleurs crues aux formes tranchées. En 1971, l’exposition « Le pliage comme méthode » fait connaître le processus de réalisation : la toile pliée, attachée, peinte, est déployée sur châssis. Pour en finir avec l’expression, la subjectivité et le talent narcissiques. Pour faire se rencontrer l’intérieur obscur – mis en lumière – et l’extérieur ; le visible et l’invisible. Ce que la Renaissance a peint dans les manteaux de la Vierge, lui l’a fait. La métaphysique n’est plus qu’une affaire de plis. Des replis de l’âme. « La lettre enseigne les faits ; l’allégorie ce qu’il faut croire, c’est-à-dire l’interprétation christologique et pneumatique. »[2]

Prières.

Encore avant, il y a son « Ecriture rose » de 1958. Simon Hantaï qui peint depuis son arrivée en France en 1949, recopie à l’encre les textes saints mêlés à des écrits philosophiques. Chaque jour. Toute une année. L’apparition du rose sur une surface encrée aux seules couleurs liturgiques manifesta que l’art est grâce.[3]

Observée en silence, il m’in-forme, sensiblement.

Pâques.

Pour un Carême j’avais demandé à Simon Hantaï d’intervenir. Nous avions longuement discuté. Il a finalement apporté un tablier bleu violacé de sa maman, méticuleusement plié et d’un geste inoubliable, l’a déployé devant moi comme les entrailles de sa mémoire. Ainsi j’ai teint en indigo et repassé un grand tissu dont les plis m’évoquaient les nappes des Dernière Cène de la peinture française.

En mars dernier, je suis retourné l’inviter à l’aumônerie des Beaux-Arts. Sa voix faiblissait, il ne souhaitait plus sortir. Il m’a redit alors sa confiance en la Parole, « jusque dans sa formulation dogmatique. »

Devant lui deux rameaux de forsythias dans un verre irradiaient leur promesse de vie nouvelle.

Michel Brière

Image: "Blancs", 1973 - Les Abattoirs, Toulouse - photo Jean-Luc Auriol

[1] Voir S. Hantaï, J. Derrida, J-L. Nancy, « La connaissance des textes »  Galilée, Paris, 2001.

[2] Benoît XVI au monde de la culture, collège des Bernardins, 12 septembre 2008.

[3] Lire le commentaire qu’en donne Paul-Louis Rinuy dans « épreuves du Mystère » collectif, éditions Ereme, Paris, 2008, p.11-13.

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