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31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 10:39

Traces du Sacré, centre et sommet

Picasso, Guernica (n'est pas dans l'exposition) détail


Paul : Fais-moi visiter ton expo.
Mick : D’abord, ses limites sont imprécises : commence-t-elle dans le hall d’entrée avec le moulin à prière démesuré de Huang Yong Ping ou dans les couloirs du sixième étage avec les pièces sonores de Valère Novarina ou de Christian Boltanski ? Est-ce la peinture murale de Mounir Fatmi qui marque l’entrée ou bien faut-il ne prendre en compte que l’antichambre de la première salle ?
- Ça commence bien !
- … et ça ne finit pas. Cette imprécision me réjouit et m’invite à chercher aussi des traces du sacré hors les murs des musées.
- Tu veux parler du pot doré de Raynaud, haut perché comme une idole ?
- Non, mais de ces œuvres d’art que tentent d’être les vies de nos frères humains.
- Waouh ! Tu parles comme un curé !
- Si tu réfléchis un peu, tu t’aperçois que la sortie et l’entrée du labyrinthe font se côtoyer – on ne peut s’en rendre compte qu’en sortant – deux spirales de néon roses inversées. La première, signée Bruce Nauman, date de 1967 ; elle contient son titre en néon bleuté : The true artist helps the world by revealing mystic truths. La dernière, signée Jonathan Monk, date de 2000 ; vide, elle s’intitule : Sentence removed (Emphasis remains)[1] Cette symétrie suppose un axe. Ajoutée à la forme « labyrinthe » une telle constatation fera chercher un centre, peut-être un sommet où tout bascule. Plusieurs réponses se complètent.
- Alors, ton centre ?
- Les cimaises uniformément gris clair deviennent parfois noires. Quant il ne s’agit pas seulement de faciliter une projection cette particularité attire l’attention sur deux espaces. Le premier, le seul semi-circulaire, occupe le centre topographique. Cette salle n°11 intitulée « Apocalypse I » correspond au milieu du parcours et, chronologiquement, à la première guerre mondiale. Entre deux triptyques, au centre, une statue de Wilhelm Lehmbruck, Der Gestürzte (1915) Un homme nu est tombé à « quatre pattes » : le sommet de sa tête, ses genoux et ses coudes touchent le sol. Au bout de sa main, un moignon d’épée brisée. Vingt ans plus tard, Picasso y fera s'épanouir une petite fleur au fondement, au centre de Guernica (1937). Si le « regardeur fait l’œuvre » ou du moins y contribue, mon regard de croyant chrétien ne peut s’empêcher de le voir en prière.
- Alors là tu te plantes et en même temps tu vas être récompensé. Jean de Loisy lui-même dit que le centre de l’expo c’est le Faust de Murnau et Him de Maurizio Cattelan. Et là tu as bien quelqu’un en prière !.. Bravo. Même Hitler priait comme un bon petit garçon. C'est utile, la prière.
- Ecoute, il y a le projet des commissaires et il y a l’exposition réalisée. A l’instar d’une œuvre elle leur échappe. Quant au centre de Jean de Loisy, il s’intitule "Apocalypse II" et je veux bien que l’Apocalypse se dédouble… Quant à l'utilité de la prière, on y reviendra. Mais je continue mon exploration de la salle noire centrale. A gauche trois tableaux carrés, celui du centre un peu plus grand, constituent un triptyque intitulé : « Trois chevaux, Apocalypse noire n°2 » (Bruno Perrament, 2006). Je n’identifie aucune figure parmi les traces blanches, évanescentes, qui éclairent à peine les ténèbres mais qui semblent désigner l’invisible. La référence biblique du titre confirme cette intuition. A droite, un triptyque souligné d’une quasi prédelle fait immanquablement penser au dispositif d’un retable : « Der Krieg » (1929) de Otto Dix. Chacun des tableaux m’évoque une étape de Chemin de Croix avec une sorte de Crucifixion au centre.
- Dans l’audioguide, la voix d’Angela Lampe assure qu’il n’y a là « aucun espoir de résurrection ».
- Il me semble au contraire que quelques indices peuvent induire une approche chrétienne de ces œuvres. La forme triptyque, l’allusion au retable et cet homme désarmé, à terre et humilié certes, mais aussi retourné (sturz) m’indiquent au moins la possibilité d’espérer un nouvel élan (sich stürzen), une résurrection. Apocalypse ne signifie désastre ou catastrophe qu’à ceux qui oublient son sens premier et biblique de révélation.
- Et alors, ce que t’appelles "le sommet" ?
- Une seconde salle noire concentre plusieurs œuvres elles-mêmes très noires. Elle s’intitule « Malgré la nuit », allusion directe au poème de Saint Jean de la Croix[2] et à la pièce que lui dédie Bill Viola (Room for St John of the Cross, 1983).
- Catherine Francblin rappelle « que les saints eux-mêmes sont souvent malmenés par les églises »[3] !
- Au contraire, on se réjouira que l’Eglise catholique reconnaisse la sainteté des mystiques, toujours gênants pour les institutions. Jusqu’à faire des Docteurs de toutes jeunes femmes comme Catherine de Sienne ou Thérèse de Lisieux ; de ceux qu’elle avait d’abord repoussés : Thomas d’Aquin avant Jean de la Croix.
- Incorrigible !
- Trois tableaux, Nada ! (1999) de Thierry de Cordier, Kreuz (1959) d’Arnulf Reiner, et le « noir et rouge sur noir sur rouge » de Mark Rothko (1964) entourent la « Tête » de verre et d’encre d’Emmanuel Saulnier (1992) Les verticales claires du rideau de perles de l’israélien Eli Petel (Might this thing be ?[4] 2007) répondent à celles des fumées de bâtonnets d’encens dans la vidéo de l’algérien Yazid Oulab projetée sur un écran courbe (Le souffle du récitant comme signe, 2001) Derrière cette cloison concave se situe une pièce à laquelle on peut accéder par deux portes : l’une noire, l’autre blanche. Lumière du jour soudaine ! Aveuglante. Les grandes baies vitrées immergent dans la réalité extérieure. On peut s’y asseoir et feuilleter le catalogue.
- Effectivement, on risque pas de le lire : 450 pages !
- On se retourne. Une œuvre de Jean-Michel Alberola recouvre tout le mur convexe : trois figures identifiées à leurs jambes, brouillées de taches noires sur fond argenté, portent l’inscription : « La sortie est à l’intérieur » (2008). Tragique, humour et mystique se côtoient. C’est la voie poétique de l’intériorité. L’art y apparaît comme l’échelle secrète permettant une véritable ascension spirituelle, une voie essentielle pour approcher le Mystère. [5] Nous sommes au sommet de l’exposition.
- Tu  vas me citer la lettre de Jean-Paul II aux artistes : « l'art est, par nature, une sorte d'appel au Mystère. Même lorsqu'il scrute les plus obscures profondeurs de l'âme ou les plus bouleversants aspects du mal, l'artiste se fait en quelque sorte la voix de l'attente universelle d'une rédemption. »
- Pas la peine, tu viens de le faire…

(à suivre)

 

TRACES DU SACRÉ
Centre Pompidou, Galerie 1, jusqu’au 11 août



[1]  D’abord « Le véritable artiste aide le monde en révélant des vérités mystiques, puis « Les mots se sont évanouis (l’emphase demeure) » Sur les cartels, tous les titres sont traduits : délicate attention. Les matériaux, hélas, ne sont jamais indiqués. Rien n’est parfait…

[2]  « Je sais la source qui jaillit et fuit malgré la nuit. Cette source éternelle est cachée, mais moi je sais où elle a sa demeure, malgré la nuit… » poésies complètes, traduction Bernard Sesé, Ibériques, José Corti, Paris, 1993, p.64.

[3] Francblin Catherine, Le sacré au travail, dans : Art Pres n° 345, mai 2008, p.48.

[4] L’expression se retrouve telle qu’elle au second Livre des Rois : «À supposer même que Yahvé fasse des fenêtres dans le ciel, cette parole se réaliserait-elle? » (2R.7,2.19)

[5] Cf. Loisy Jean de, Malgré la nuit, dans : Traces du sacré, catalogue de l’exposition, Centre Pompidou, Paris, 2008, p.308.

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Published by le Cep AVEC - dans Paul & Mick
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