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13 mars 2008 4 13 /03 /mars /2008 08:03
daniel-day-lewis_427x321.jpgLE BRUIT ET LA FUREUR
 
Pour Daniel Plainview et Eli Sunday, il faut savoir acheter les esprits afin de pouvoir ensuite réclamer les biens. Le premier est prospecteur de pétrole, le second est un jeune prédicateur de l'Eglise de la Troisième Révélation. Nous sommes dans le sud-ouest américain et l'histoire se déroule en quatre périodes, de 1898 à 1929.
 
Les deux premières périodes durent environ 1/4 d'heure et couvrent la découverte des premiers gisements de pétrole par Daniel Plainview. Pendant ces 15 minutes, pas un mot n'est prononcé, seuls une musique stridente et les bruits des machines se font entendre. Car le film décrit un processus mécanique: je veux, je convaincs, j'achète, je tue, je mens, je gagne. Daniel Plainview est une machine, comme nous le fait comprendre la musique qui reprend le rythme du train ou des foreuses. Une machine que rien n'arrête, que le scrupule ou le remords ne saisit pas, froid, sans famille, sans amitié, sans amour, sans religion. 
 
Comme les grands héros des tragédies grecques, c'est la démesure qui caractérise cet homme et qui l'entraîne à la perte de son humanité. Tout est démesuré autour de lui - mais n'est-ce pas un des attributs des Etats-Unis? -,  à l'image de la plaine désertique dans laquelle il a installé ses puits de pétrole. C'est en son coeur que se déroule le film. On dirait qu'il n'y a rien d'autre au monde que cette plaine sauvage, ces hommes qui creusent et ces puits. Au point que la 4è époque du film qui se déroule dans une maison majestueuse paraît anachronique, déplacée. Tout à coup, le film qui était noir et jaune devient bleuté et froid. Mais comme Daniel Plainview ne sortait pas des terres conquises ou à conquérir, car c'est de cette manière qu'il aborde le monde extérieur, il ne sort pas non plus de sa demeure. Et comme il aimait être sous le sol dans ses puits, on le laisse en sous-sol dans sa salle de bowling.
 
Face à lui, il y a Eli Sunday le religieux qui a trouvé en Plainview une source possible d'argent et un adversaire à détruire avant qu'il n'influence les fidèles de son église. Le film est une critique claire de l'Amérique, enfermée sur elle-même et isolée, qui entre en conquérante sur les terres des autres,  Daniel Plainview et Eli Sunday sont respectivement des images de la politique économique agressive américaine et de la relation ambiguë entre la religion et le pouvoir aux Etats-Unis. 
 
C'est aussi un film sur notre bruit, la musique est souvent difficile à supporter. La victime de ce vacarme, c'est le fils de Plainview qui devient sourd après une explosion de gaz et que son père rejette ensuite. Paradoxalement, c'est aussi ce qui sauve l'enfant, comme s'il fallait s'isoler du bruit du monde pour survivre.
 
Le titre - "Il y aura du sang" - n'est pas la première citation de l'Ancien Testament que fait le cinéaste Paul Thomas Anderson*. Dans l'un de ses précédents films, Magnolia", il avait mis en scène une pluie surréaliste de grenouilles sur Los Angeles. On l'attend ce sang qui est présent la plupart du temps sans être visible tout au long du film : le pétrole, la seule chose qui fait vivre cette terre sèche du Texas; le sang du Christ qui est évoqué à tout bout de champ par le religieux Eli Sunday et que refuse Daniel Plainview; le sang des ouvriers qui meurent pendant le travail; le sang des victimes de Daniel Plainview. Ce sang-là ne devient concret qu'à la toute dernière scène du film et c'est une fin inévitable, car le film se construit en tragédie. Plainview amasse, accumule et dévore tout (l'un des films de référence pour la préparation de l'acteur a été Nosferatu) et le prédicateur Eli Sunday ressemble tellement au prospecteur Daniel Plainview que There Will be Blood peut être vu comme l'histoire de Caïn et Abel où Abel serait aussi mauvais que Caïn et où Dieu serait un intermédiaire utile pour étendre l'influence des deux adversaires sur leurs "fidèles".
 
There Will be Blood est un film sur un homme trop envahissant pour les autres, tellement imposant que rien ne peut le détruire sauf lui-même. "(...) on ne peut pas être tranquillement ce qu'on est sans torturer quelqu'un" écrivait Simone de Beauvoir dans Le Sang des Autres; Daniel Plainview demeure tellement fidèle à lui-même qu'il écrase ceux qui l'entourent. Sur l'égoïsme universel, il nous dit que celui qui veut être lui-même ou plus que lui-même ne peut faire autrement que de sacrifier les autres. Sur notre condition humaine et sur nos rapports aux autres, il nous dit qu'être c'est déjà trop.

Charlotte
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* Exode 7,19 : "Et l'Éternel dit à Moïse : Dis à Aaron : Prends ton bâton et étends la main sur l'eau de l'Egypte, sur ses fleuves, sur ses canaux, sur ses étangs et sur tous ses réservoirs, et elle sera du sang, et il y aura du sang dans tout le pays d'Egypte jusque dans les vases de bois et de pierre."
 

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Published by le cep AVEC - dans Cinéma
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