L’ intériorité du monde
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Paul : N’empêche que Desgrandchamps, il ne troue pas ses toiles et il ne colle pas d’objets dessus.
Mick : Oui, il accepte les contraintes traditionnelles d’un référent – ce qu’on appelle la représentation - et de la toile tendue
sur châssis, du tableau de chevalet. Mais on peut se donner d’autres contraintes, plus étroites en peinture (comme Niele Toroni qui ne laisse que des empreintes de pinceau n°50 espacées de 30cm)
ou plus larges en dehors de tout médium (comme Rirkrit Tiravanija qui exhibe des relations sociales) et pourquoi pas trouer sa toile et coller des objets dessus (comme Séphane Pencreac'h). La
seule chose qui importe est qu'il y ait art. Mais prenons le temps de regarder plus précisément le travail de
Desgrandchamps.
- Ben, pour ce qui est du « sujet », franchement, ça ne raconte rien d’intéressant.
- Non, ce n'est pas "pittoresque" ! Autrefois des scènes de plage, aujourd’hui des cités, dans des bâtiments en béton. Autrefois
des serviettes de bain, aujourd’hui une toile de tente, de baraquement. Souvent des tissus rouges ou rayés rouge et blanc qui font penser à l’outil visuel de Buren et qui, là dans les figures
diluées injectent un peu de fermeté, de la présence, de la solidité…
- C’est vrai que dans ma mémoire le petit lion en plastique fixé sur le tableau de bord de la voiture de mon oncle, ou cette
chemise blanche qui claquait au vent un soir d’orage sont inscrits dans ma mémoire comme des trésors. L’anecdote devient événement. Par attachement, par affection, mais aussi par pur impact
esthétique.
- Ce sont des objets de la banalité qui prennent à un certain moment dans une certaine lumière un côté totalement extraordinaire. On
retombe sur l’idée de « l’impact du monde » dont parle Maurice Merleau-Ponty et que Desgrandchamps cite volontiers.
- Mais alors, pourquoi ces figures incomplètes et translucides ?
- Il dit lui-même (je le cite) : « Il y a des disparitions - ces corps plus ou moins tronqués ou traversés par l'horizon du
paysage - mais qui sont parfaitement réversibles : ce sont aussi bien des " apparitions ". Je les nomme " les délaissements ", un mot qui tente de désigner ce qui parfois surgit dans ces tableaux
- une sorte d'état entre la vie et la mort que la peinture peut représenter.»
- D’accord. Mais parfois elles se répètent dans un même tableau.
- Oui, comme dans certaines enluminures médiévales, pour indiquer peut-être le temps qui passe.
- Ah, d’accord. Une autre fois il y avait un diptyque dont les deux panneaux n’avaient pas la même largeur. Pas de centre, pas d’axe de
symétrie qui tendrait à fixer, à figer. Au contraire le sentiment d’une cinématique, du déroulement de ces infimes événements qui ponctuent le temps qui passe...
-…et le rendent précieux.
- On en arrive à se dire que ce sont des bribes de mémoire, des images mentales que peint Desgrandchamps. Comme lorsqu’on ferme les
yeux : je me souviens et je recompose la réalité, ma réalité, selon des critères assez étrangers aux règles de la perspective… mais une réalité qui se meurt, qui m’échappe et
s’efface…
- Alors, c’est l’intérieur, l’intériorité du monde que peint Desgrandchamps ! Génial !
(A suivre)
Galerie Zürcher 56, rue
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