Peinture vs art contemporain ?
Paul : Eh ben ! On ne t’entends plus en ce moment. Aucun coup de cœur à nous raconter ?
Mick : Je ne vais pas te parler d’un coup de cœur, je vais te parler d’une oeuvre importante. C’est pas la même chose.
- Waouh ! C’est plus qu’une nuance, c’est une distinction.
- En fait, le coup de cœur je l’ai eu, mais il y a une vingtaine d’années. Devant un tableau.
- Forcément ; c’est pas en lisant un manuel qu’on entre dans une œuvre d’art !
- En tout cas pour moi, c’est par un arrêt prolongé, une sorte d’entretien avec un tableau. Et là ç’était dans une exposition collective à la
Manufacture des Œillets à Ivry dans les années 85, je crois. Une expo sur la jeune peinture.
- Dis donc, y a 20-25 ans, une expo sur la jeune peinture : c’était vraiment à contre courant. On était encore en pleine « mort de la
peinture »
- Aujourd’hui, il n’y a aucun mérité à reconnaître l’intelligence de cette oeuvre : tous les critiques désormais en parlent, de Richard Leydier à
Paul Ardenne, de Philippe Dagen à Olivier Cena, de Laurent Boudier à Philippe Sterckx. Il y a eu des expositions personnelles à Lyon, à Strasbourg, au Centre Pompidou à Paris et la galerie
Zürcher qui ouvre un espace à New-York y présente ce travail.
- Le nom de l’auteur ?
- Marc Desgrandchamps. Il est né en 1960 et il vit et travaille à Lyon. Et il expose à
la galerie Zürcher, 56, rue Chapon dans le 3° arrondissement. Une des petites rues perpendiculaires à la rue Beaubourg. Jusqu’au 15 mars.
- Bon, et alors ?
- Rapidement. Ses tableaux sont facilement reconnaissables, il peint des figures humaines, incomplètes, dégoulinantes et transparentes sur un fond plus
ou moins consistant. La nouveauté pour cette expo, c’est l’apparition d’un paysage urbain, architecturé, mais tout aussi banal et aussi peu pittoresque que les plages de sable fin ou les
campagnes qu’il peignait avant.
- Marc Desgrandchamps est donc un peintre figuratif ?
- Oui, oui. On identifie un horizon, des personnages et on peut souvent nommer des objets. Mais, il faudrait qu’on puisse un jour dépasser cette question
du figuratif qui me fait un peu peur.
- Pourquoi ?
- Parce que je crains qu’elle ne révèle un désir un peu réactionnaire de retour à l’ordre. Du style : « Après les artistes voyous qui ont
tout cassé, heureusement il y a un retour à la sage figuration, à la vraie peinture comme autrefois » ?
- Tu me traites de vieux réac. ?
- Vieux ou jeune, la fibre réactionnaire est sans âge. Mais, ce n’est pas du tout ça. Marc D. peint bien dans la grande tradition de l’art de peindre. Il
peint effectivement des figures sur un fond Et, comme dans la grande tradition : ça ne marche pas, ça ne tient pas. C’est truffé d’incohérences. Il faudrait accepter de voir que, depuis
toujours, la grande peinture, l’art vraiment créatif donne à percevoir des tensions. Il faut accepter de voir que la Vierge de Fra Angelico ne tient pas debout dans sa loggia.
- Que le saint Matthieu du Caravage va tomber de son tabouret, à Saint Louis des Français (Rome)
- Que, peint par Philippe de Champaigne, le Christ mort a des plaies vivantes, la poitrine gonflée de souffle et que sa couronne d’épines ne tient droit que – si j’ose dire – par l’opération
du Saint Esprit.
- Oui, et que les pommes de Cézanne vont rouler sur la table en pente et qu’il faudrait voler comme une libellule pour contempler des nymphéas comme
Monet a fini par les peindre après 1920.
- Eh bien ce sont justement ces incohérences, ces tensions qui contribuent à faire l’art, un art authentiquement créatif qui émeut la pensée. Et plus
encore, la peinture de Marc Desgrandchamps est une peinture qui a traversé le 20° s, elle ne contourne pas l’action painting, elle connaît Support-Surface et le travail in situ
de Daniel Buren. Ce n’est pas une peinture contre l’art contemporain – grand Dieu, qu’est-ce que ça voudrait dire !? – elle est art contemporain. La peinture de Marc Desgrandchamps
n’est pas un retour en arrière, elle assume un passage par la rupture du 20° siècle.
(A suivre)