La force des
œuvres
Paul : La Force de l’Art 02, t’as vu ?
Mick : Pfffft, oui et c’est décevant.
- Ah ouais ?! Moi, j’ai trouvé ça pas mal.
- Pour le budget et l’énergie que ça prend on pourrait attendre un
peu plus que « pas mal », non ?
- La première en 2006, c’était une sorte de fête foraine animée
par onze commissaires chacun dans son coin. Sous la verrière du Grand Palais on frôlait les 40°. Une sorte de bazar, avec ses coups de cœur et ses coups de gueule dans tous les sens : on
sait que le projet s’était réalisé très vite, trop vite…
- Mais, ma foi… finalement, au moins on ne cherchait pas à te
faire entrer dans une idéologie bien carrée. Parce que, là, attention, c’est du sérieux, concocté par trois commissaires réputés qui ont pris leur temps pour construire un vrai projet
commun : Jean-Louis Froment, Jean-Yves Jouannais et Didier Ottinger. Très vite ils se sont associés un architecte Philippe Rahm qui a construit sa Géologie blanche. « LA FORCE DE L’ART a pour ambition d’offrir une scène à la création contemporaine en France et aux artistes qui l’animent, dans la
diversité de leurs origines et de leurs choix esthétiques. » C’est beau, c’est grand, c’est généreux !
- Oui, et non seulement il y a les 37 résidents, sous la grande
verrière, mais il faut ajouter les 6 visiteurs : Daniel Buren, au Grand Palais ; Gérard Collin Thiébaut, au Musée du Louvre ; Bertrand Lavier à la Tour Eiffel ; Annette
Messager, au Palais de la Découverte ; ORLAN, au Musée Grévin ; Pierre et Gilles, à l’Église Saint-Eustache. Et il y a toutes les soirées avec les invités. Qu’est-ce qu’il te faut de
plus ?
Rien de plus. Surtout. Mais réfléchir un peu. Cette exposition
pose la question du lieu. Au départ il y a un très honorable désir de valoriser les œuvres. C’est essentiel, tout a été conçu à partir d’elles. Je me réjouis de ce choix. On nous ramène bien à
l’expérience des œuvres comme nécessaire terreau du sens et non à des savoirs externes. Bravo ! J’applaudis à deux mains. La force de l’art c’est la force des œuvres.
«Ce n’est pas l’œuvre d’art qui s’adapte à l’architecture, mais l’architecture qui se plie aux exigences de l’œuvre d’art» (Philippe
Rahm).
Donc, Philippe Rahm a conçu un « emballage » des œuvres,
la « géologie blanche » qu’on installe sous la verrière. Une sorte de banquise, variation sur la neutralité du White cube.
- Et c’est ça qui ne te plaît pas ?
- Exactement. Brian O’Doherty dans
Inside the White Cube
(articles parus entre 1976 et 1981) pointe cette condition implicite de l’art moderne qu’est l’espace neutralisé. Un espace comme suspendu hors du
temps et de l’espace réel : le monde extérieur ne doit pas y pénétrer. Du coup, l’insistance sur la force intrinsèque des œuvres parait autiste.
- Il y a eu et il y a la réaction des œuvres in
situ.
- Mais la « géologie blanche » de Philippe Rahm semble nier refuser la réalité de la nef
du Grand Palais : elle abstrait - du verbe abstraire - l’art de la réalité présente pour nous donner un art aseptisé, hygiénique… autiste. Et c’est tout à fait assumé, pire, c’est une
revendication. Les commissaires parlent de Kafka et d’une sorte de terrier (allusion au polyptyque de Gilles Barbier)
Et l’exception confirme la règle. Une œuvre, une seule, contredit ce que tu dis : Sans titre, Silence is
Sexy de Bruno Peinado (référence à un album du groupe expérimental allemand Einstürzende Neubauten). Parce qu’elle occupe un espace découvert, donc hors white cube, situé exactement au
centre de la Géologie blanche, mais aussi au centre de la nef du Grand Palais. Il y a donc une correspondance entre la géologie blanche et son lieu d’accueil. C’est un volumineux ballon, brillant
comme un miroir, qui respire et reflète tout : nous, la verrière, les œuvres environnantes, la géologie blanche comme dans un miroir. Une boule qui se dégonfle et se regonfle à un rythme
régulier et suppose la vie. Très réussi !
- Sinon, la pauvreté de l’International Kebab de Wang Du ou le monumental clin
d’œil de Virginie Yassef ne constituent pas des chefs d’œuvre.
- Alors, tu ne sauves rien ?
- Si, une œuvre de visiteur, donc in situ :
celle de Pierre et Gilles à St Eustache.
- C'est vrai, cette paroisse parisienne, et son association « Art contemporain à St
Eustache » réussissent de plus en plus et de mieux en mieux à ouvrir le dialogue nécessaire à « une nouvelle alliance entre l’Eglise et le monde l’art » que Jean-Paul II appelait
de ses vœux. Depuis plusieurs années St Eustache – paroisse confiée aux Oratoriens – accueille les formes les plus variées de la création artistique.
- A mon goût : aucune fausses notes, mais là je craignais le pire. Pierre et Gilles ! Tu imagines ?! C’est le culte du mauvais goût kitchissime, pétri de culture gay et
d’iconographie saint-sulpicienne…
- Et c’est superbe ! On ne va pas compter les degrés de signification de leur Vierge à l’Enfant. - Quand on s’aperçoit qu’il s’agit d’une photographie et non d’une peinture, on sait que les
modèles, une jeune femme brune en robe de mariée somptueuse et le petit enfant tout aussi brun sont vivants, réels : ils existent aujourd’hui, dans leur environnement de cité HLM, de
chantiers, de casse automobile, avec une culture à la fois proche et… périphérique. Cette culture populaire du style comme du référent dans une église du 1er arrondissement à
l’occasion de la Force de l’art, fait un heureux contraste… somme toute assez évangélique… Je me suis surpris à trouver Pierre et Gilles moins Kitch que je ne le pensais.